Le double, premières pages

Le Double_le résumé (image)Je réécris ma pièce « Le double » sous la forme de roman,
libéré des contraintes théâtrales qui ne me convenaient guère.

Cela recommence donc ainsi…


Un son de guitare qui craque comme une allumette. C’est l’intro de « Little wing » par Stevie Ray Vaughan. Le morceau s’enflamme tout doucement, quand, au troisième coup du batteur sur sa caisse claire, une voix au loin clame :

« Holà ! vos quinze sols ! »

Marc est seul dans sa loge. La pièce vient de commencer. Dans deux scènes, c’est à lui. Ce soir on joue la première de Cyrano, au théâtre du Gymnase, à Paris. C’est son premier grand rôle. Neuf mois qu’il répète, neuf mois qu’il s’y est préparé. Dans deux scènes, c’est à lui. Il enfonce un peu plus ses écouteurs et monte le volume à fond. La pression redescend, l’estomac se dessert. Mais une pensée occupe toujours son esprit.

Elle ne viendra pas. Il est déjà allé voir par deux fois, la loge au balcon est vide. Marc essaye de faire de même dans sa tête. Il inspire profondément, laissant infuser les trémolos de la guitare de Stevie dans tout son être. De son souffle émanent les premières notes du solo qu’il connaît par cœur, telles les volutes d’une dernière cigarette avant d’entrer en scène. La musique l’apaise et le transcende à la fois.

– La meilleure version qui soit !

Serge avait raison. Cette improvisation dépasse de loin toutes celles qu’il a pu entendre. Clapton, Santana, Satriani, Hendrix lui-même, n’ont jamais réussi à le faire vibrer autant que Stevie.

– Il tutoie les anges…
– Il ouvre les portes du paradis !
– Jimi a écrit un poème, Stevie en a fait une tragédie…

Serge et Marc étaient intarissables sur le sujet. Ils s’étaient bien trouvés ces deux-là, au théâtre de Ménilmontant, un soir de juillet. Marc y jouait « Le malade imaginaire ». Serge avait tellement été bluffé par la truculence de ce trentenaire qu’il s’était senti obligé de le féliciter à la sortie et lui offrir un verre. Depuis, ils ne se quittaient plus. Chacun avait trouvé en l’autre son alter ego, tels père et fils spirituels. L’improvisation, c’était leur crédo, chacun dans son domaine. Marc maniait le verbe, Serge la guitare électrique.

Cyrano scrute son image dans le miroir. Tout semble bien en place. Il reconnaît à peine celui qui se cache sous ce chapeau, derrière ce fond de teint. Des pensées sombres le submergent soudain. Tout n’est que déguisement, comédie. Sauf cette moustache, elle est bien à lui. Il en sourit, tout en la caressant, quand son regard s’arrête sur le milieu de sa figure. Ah ! ce nez…

Et si à ses yeux il était tout simplement laid ? Pire, sans intérêt. Et si cette comédie de Rostand n’était que le reflet de sa vie sentimentale ? Cette dernière pensée le tétanise. Il ne sourit plus, ne respire plus. Son effroi se fige dans le miroir, tandis que des éclats de voix se ruent dans le couloir.

« Je suis chevau-léger de la maison du roi ! – Vous ?
– Je ne paie pas ! – Mais… – Je suis mousquetaire.
– On ne commence qu’à deux heures, le parterre est vide.
Exerçons-nous au fleuret. »

Dans deux scènes, c’est à lui. Elle ne viendra pas. Il doit l’oublier et se reconcentrer. Cette pièce, toute sa vie il en a rêvé. Aujourd’hui, il a le premier rôle. Ce n’est pas le moment de tout gâcher. Juste parce qu’il y a Nicole. Exclusivement Nicole.

Mais tout ça, c’est la faute de Julien… et de Stevie Ray Vaughan. Marc se souvient.

***

Il y a six mois, au Blue Moon Café. Stevie était de la partie.

Serge, debout, sur une petite scène, mimait avec agilité le jeu de guitare du stratège sur sa Fender imaginaire. C’était comme ça tous les vendredis soir, le patron des lieux ouvrait sa scène à une battle de air guitar où de vieux gratteux frustrés s’affrontaient en se fondant au plus vrai de leurs idoles. C’était le nouveau défi de Serge, lui qui avait dû quitter son groupe à cause d’une dyslexie devenue fatale en concert. Depuis, il avait retrouvé ses sensations grâce à la air guitar.

Ce soir-là, il peaufinait ses gammes, sur Little Wing justement, en attendant d’ouvrir au public, une demi-heure plus tard. Marc se tenait debout, un demi à la main, accoudé au bar. Il était aux anges, se dodelinant de la tête aux hanches, les yeux mi fermés, lâchant par bribes des « c’est bon, ça ! », « ouais ! ». Quand Julien fit son entrée.

Julien, c’est son pote, son ami d’enfance. Inséparables, ils ont tout connu ensemble, les bringues, leur première cuite, et même leur dépucelage. Car pour les filles aussi ils se complétaient plutôt bien, Julien dénichant les coups, Marc les concluant avec son regard et son bagout, irrésistibles.

Julien, c’est un mètre soixante-douze, une bonne tête de moins que Marc, mais une tête bien faite, le cerveau quoi, celui qui a réussi dans l’unique métier aux études courtes qui payait bien à l’époque, l’Informatique. Marc, avec sa grosse voix, a toujours été son porte-parole, ses bras et ses jambes – tu penses donc je te suis –, celui qui enchaîne les galères et les petits boulots et se déchaîne le soir sur Molière aux cours d’impro.

Julien débarquait, l’air préoccupé, derrière ses yeux noirs. Il marchait comme un vieux, courbé dans son costume sombre, le crâne déjà dégarni, se traînant jusqu’au bar. Tout l’opposé de Marc, au gabarit élancé, jean baskets, pas sportif pour un sou, le dos droit et le port altier, le charme en plus, avec ses yeux noisette et ses cheveux bouclés roux.

Marc checka avec son pote, une tape paumes ouvertes, suivie d’une seconde, poings fermés. Julien n’avait vraiment pas l’air dans son assiette.

– Qu’est-ce qui t’arrive ? On dirait que Sophie débarque demain.

C’était pire. Elle lui demandait de descendre à Montpellier chez ses parents pour les quinze premiers jours de septembre. Et ce n’était pas tout. Elle avait réservé ensuite un hôtel, pour une semaine, à Florence.

– Tout ça, sans m’en parler, tu t’rends compte ?
– Hou !  C’est sérieux alors. Présentation des parents, et tout et tout. Ça ne fait que six mois. T’es sûr que tu veux la garder, celle-là ?
– Je n’vais pas rester célibataire toute ma vie, Marco !
– OK OK ! Ben, tout va bien alors. Pourquoi tu tires cette tronche ?
– Parce qu’on me propose une nouvelle mission qui démarre début septembre. Au Crédit de Paris, sur les Grands Boulevards. Je n’peux pas demander tout de suite trois semaines de vacances.

Non, bien sûr. Mais pour Sophie Julien était son propre patron, comme il avait toujours aimé s’en vanter devant elle. Les missions, il les choisissait, comme ses jours de congés. Seulement il avait beau être un consultant indépendant, il dépendait tout de même des missions qu’on voulait bien lui confier. Cela faisait huit mois que Julien était sans contrat et son compte en banque commençait à s’en faire ressentir.

– J’ai même demandé une avance à mes parents, pour te dire. Il me faut cette mission ou je suis dans la mouise.
– 
Ben, prends-la, qu’est-ce que tu veux que j’te dise !
– 
Si seulement. C’est pas si simple…
– 
Ça fait vingt ans qu’on s’connaît, et faut encore que j’t’arrange les coups. Tu lui expliques que c’est important pour ta boîte et puis c’est tout.
– 
Ouais, j’ai bien essayé mais ça n’a pas pris. Il ne s’agit que de trois semaines pour elle. Le monde peut s’arrêter de travailler.
– 
Comme elle !
– 
Elle est étudiante, j’te rappelle. Elle fait une thèse sur… heu… « les représentations sociales de la prématurité » ou un truc comme ça.
– 
C’est sa troisième ! Ça va un moment, les études. Elle va avoir trente et un ans.
– 
Et après ? Personne ne t’emmerde, toi, avec ton métier de comédien qui t’rapporte que dalle ou alors les allocations sociales qu’on veut bien t’accorder.
– 
Attends, mais… hé ! … T’es bien content d’avoir des spectacles à Paris, des festivals en province. Ça a un prix la culture, monsieur ! Et ce n’est pas avec ce que l’on prend à la sécu…
– OK… Stop ! On ne va pas remettre ça sur la table.

Entre les deux le ton montait souvent très vite. Surtout quand Julien attaquait Marc sur son statut d’intermittent du spectacle, ce dernier sortait aussitôt de ses gonds.

– N’empêche, moi je ne suis pas chez papa et maman à me dorer la pilule, le cul sur une dot.
– 
Putain, mais tu sais quoi d’Sophie, toi ? Oh, et puis tu fais chier, c’est pas l’sujet !
– OK, excuse-moi, dit Marc, en lui tapant amicalement sur l’épaule. Tu m’cherches aussi…
– Je suis dans la merde, se plaignit de nouveau Julien. La boîte intermédiaire attend ma réponse ce soir. En plus, elle a négocié une super tarification.
– Allez, tu bois quoi ? C’est la mienne, lui proposa Marc après avoir englouti cul sec un large fond de son verre de bière.
– J’en sais rien, mais ça va t’coûter cher… Hum, il me faudrait un truc pour me requinquer et avoir les idées claires.

Tandis que Julien regardait avec une moue dubitative les bouteilles d’alcool sur les étagères, Marc était intrigué par la dernière phrase de son pote.

– Quand tu dis une super tarification, heu… c’est combien, sans indiscrétion ?
– 
Oh ! … disons, net… ça fait pas loin de quatre cents euros dans ma poche.
– Quoi, par mois ? C’est pas bézef !
– Bah non, par jour, idiot.

Marc se mit à compter dans sa tête.

– Ça veut dire que tu toucheras huit milles euros ???
– 
Ouais…
– Mais tu leur fais quoi pour ce prix-là ? T’es trader ? … Tu leur fais gagner plein de thunes avec des programmes de ouf, c’est ça ?
– Rien de tout ça, répondit Julien, d’un air détaché. Moi, je me contente de recueillir le besoin du client pour le transmettre aux gars de l’informatique. C’est pas très sorcier. Tu mets du blabla dans un fichier Word, tu comptabilises le temps que tu y passes dans un fichier Excel et tu communiques le tout en réunion dans un Powerpoint. Le plus souvent tu fais un copié-collé du document précédent en changeant deux ou trois données. Basta ! J’te jure, parfois c’est déprimant, conclut-il avec un petit sourire.
– Tu t’fous de moi ? Je t’assure que je ne déprimerais pas, moi, à toucher huit milles euros pour remplir un fichier Word !
– Bon d’accord, poursuivit Julien plus sérieusement, voyant l’air incrédule de son ami, souvent il faut mettre ses neurones à contribution, évidemment. Mais j’en connais qui ne s’en donnent même pas la peine. J’t’assure ! Tiens, je suis sûr que toi tu f’rais l’affaire… avec ton bagout et ta mine de labrador à qui c’est jamais la faute. Tu…

Tout d’un coup, Julien eut une illumination. Serge, revenu derrière le comptoir pour servir un autre demi à Marc, profita de cette interruption pour lui demander :

– Qu’est-ce que tu veux boire, Julien ?
– 
Moi ? Heu…

Le cerveau de l’informaticien fit une pause et chargea à nouveau le contenu des étagères. Il s’arrêta sur la première bouteille qui lui tapa dans l’œil.

– Je vais prendre un Jameson, tiens. Et sans glace, s’il te plaît.
– 
Je te mets un double ? lui demanda machinalement Serge.

Julien se tourna alors vers Marc avec un grand sourire.

– Un double, c’est exactement ça ! 

Marc sentait venir le piège. Derrière cette mine réjouie se cachait son lot d’emmerdes.

– Heu… ouais ?
– 
Tu connais Microsoft Office, toi ?
– Ouais, enfin… comme tout le monde. Pourquoi ? Tu… Attends là, tu ne penses pas… ?
– Et pourquoi pas ? Ça n’te dirait pas de gagner… disons, heu… quatre milles euros ?
– Tu veux dire… rien que pour moi ?
– Exact ! On fait moit’ moit’.
– Mais…
– Qu’est-ce que vous manigancez, les cocos ? intervint Serge en posant le verre de whisky sur le comptoir.
– J’lui propose un rôle en or, et pour une fois bien payé, lui répondit Julien. Quatre milles euros, Marco ! … Réfléchis ! C’est du pain béni.
– Bah… heu…
– Je me rancarde auprès du commercial. Je lui propose le CV en béton d’un gars de confiance, la main sur le cœur…
– Qui ? le coupa Marc, vexé. Je croyais que…
– Mais toi, abruti ! Je retouche mon CV avec les qualités et les expériences qui colleront pile poil à la mission, je mets ton nom et tes coordonnées, et le tour est joué.
– T’es malade ! Ça ne marchera jamais. Y a qu’à m’regarder pour voir qu’ça pue l’arnaque à plein nez.
– Il n’a pas tort, surenchérit Serge, en riant.
– Il ne sera pas très regardant, justement, poursuivit Julien. Ça devient urgent, je crois.
– T’es un GRAND malade !
– Reste l’entretien à passer. Et là… va falloir être bon mon coco ! dit Julien, cherchant à provoquer le comédien.
– L’entretien ? s’inquiéta Marc pour de bon.
– Ouais, la semaine prochaine, sans doute. T’inquiète, je vais t’briefer. Faudra juste que tu récites ton texte dans la peau d’un tueur. C’est dans tes cordes, non ?
– Sauf que les répliques d’en face ne seront pas dans le scénario. Bonjour l’impro !
– Et ça te pose un problème ? … T’adores ça !
– Il excelle même ! ajouta Serge. L’autre soir à Bastille, j’ai cru que ce n’était pas la même pièce que l’originale.
– Mais ça n’a rien à voir, rétorqua Marc pour calmer leurs ardeurs, c’est du théâtre. Je joue, là.
– T’inquiète, le rassura Julien, l’entretien sera un jeu de rôle encore plus facile pour toi. Les questions et les réponses sont toujours les mêmes.
– Non mais… t’es vraiment sérieux ?
– C’est juste pour un mois ou deux. Après je m’arrange pour revenir.
– Ça a l’air, confirma Serge en laissant les deux compères à leur drôle d’affaire. J’ouvre dans dix minutes, les gars. Je vais allumer la scène.
– Alors ? dit Julien, défiant son pote du regard.
– T’es un grand malade, lui répéta Marc, droit dans les yeux, comme pour lui signifier qu’il n’avait pas peur de son jeu.
– T’auras juste à enrober un peu, avec deux ou trois mots techniques et un air assuré, ça passera, crois-moi … les doigts dans le nez !

À ces mots Marc redressa la tête et bomba le torse, son égo en bandoulière.

– Alors si c’est dans le nez, je suis ton homme !

Puis saluant après avoir mimé d’ôter son chapeau, il ajouta :

– Cyrano-Savinien-Hercule de Bergerac !

Julien était excité par son idée fumeuse qui prenait forme dans sa tête. Elle n’était pas sans risque, il le savait, surtout avec Marc en première ligne.

– Ça tombe bien, il te faudra incarner un personnage avec du répondant. Mais bon, hum… n’en fais pas trop quand même !
– 
Quatre milles, tu dis ?

Marc leva son verre et à la manière d’un escrimeur qui porte un coup à sa cible, trinqua avec son ami, avant de conclure :

– Et qu’à la fin de l’envoi je touche ! 

Il se réjouit. Les verres tintèrent sur cette dernière tirade.

***

« Ding ! »

Un son de cloche. Ça va être à lui. La deuxième scène tire à sa fin.

« Pas de Cyrano — Pourtant…
— Ah ! je veux espérer qu’il n’a pas vu l’affiche !
— Commencez ! Commencez ! »

Stevie Ray Vaughan a éteint sa guitare. Marc prend une profonde inspiration et retrouve Cyrano de l’autre côté du miroir, prêt à en entrer en scène.

[la suite, deuxième scène >>]

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Un commentaire pour Le double, premières pages

  1. cina dit :

    oui , bon début!

    Aimé par 1 personne

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