Premières pages…

Je suis né sans nom, sans lieu, sans date… sans papiers quoi.

Une idée de mon père avec la complicité de ma mère bien entendu, aussi marginale que lui. On ne naît pas marginal. Moi oui.
Mes parents le sont devenus par la force des évènements. Il faut dire qu’ils vivaient une drôle d’époque. Je suis incapable de vous dire quel âge j’ai, qui sont mes parents que j’ai bien connus, de quelle nationalité je suis… qui je suis dans cette société.

Mes parents, avant de partir, dès que j’ai eu atteint la maturité pour qu’ils puissent le faire, avaient pris les précautions nécessaires pour que je ne les retrouve pas.
Ils ne m’ont pas abandonné. Ils m’ont juste, comme ils disent, déposé sur le chemin de ma condition humaine, de l’universalité de mon être, avec les valeurs qu’ils auront bien voulu m’inculquer pour appréhender le monde dans l’état qu’il est, avec l’espoir sans doute d’être plus heureux qu’eux n’ont pu l’être.

« Respire, sens, vis ! »

Ces trois mots revenaient sans cesse dans mon enfance comme la réponse systématique à toutes les questions que je leur posais.
Mes parents, instituteurs de formation, renvoyés par l’académie de Créteil pour des positions politico-sociales à tendance anarchiques ostentatoires, se sont occupés eux même de mon éducation et de ma scolarité.
Retirés de la société dans une petite commune du Lot et Garonne, ils vivotaient dans une ferme retapée avec quelques illuminés de leur espèce, tous musiciens de surcroît et de survie surtout. Ils étaient bons, en particulier un dont le jeu de guitare enflammait les soirées autour du feu. Son jazz manouche n’avait plus grand-chose à envier à Django tellement Manu lui avait tout piqué.

Et c’est là que je suis arrivé, la boule au ventre de ma mère et les boules dans la gorge de mon père qui en voulait au monde entier, à tous ces gens qui avançaient tels des moutons sans broncher, au gré des gouvernements qui se succédaient en uppercuts gauche, droite qui mettaient chaos une France déjà à terre. Cette terre que mon père se plaisait à ramasser par poignées dans les champs lorsque nous nous promenions et de me dire… Je l’entends encore :

« Tu vois, ça c’est universel. Ca n’appartient à personne »

Et là, inéluctablement, les yeux mouillés de rage, il levait la tête vers le ciel, le soleil, respirait un grand bol d’air. J’avais compris très vite. Dès que j’eus maîtrisé l’expression de notre langue et les mathématiques, pour un petit garçon sans nom, sans identité, l’universalité prenait corps en moi comme le caractère et la personnalité s’affirmaient chez les autres enfants, à une maturité similaire.

Tout le monde au village respectait le choix de vie de mes parents d’autant plus facilement qu’ils ne cherchaient pas à comprendre. Pour autant, il leur semblait impossible de ne pas nous associer à des noms pour la vie en communauté. Mon père avait beau leur expliquer l’universalité dans des discussions interminables, le soir,  autour d’une bouteille de Takin, rien n’y faisait.
Ils s’étaient pourtant mis d’accord à ce que chacun nous appelle comme il voulait. On répondrait ou pas, précisait mon père. Ca amusait la bande qui s’en donnait à cœur joie. Pour Manu, je suis resté Django. C’est le prénom qui m’aura le plus marqué et que je garderai au fond de moi comme la marque de reconnaissance de tout ce qu’il m’aura appris, à la guitare, les petits détails qui font aujourd’hui mon talent, celui-là même qui fait que j’ai la liberté sauve.
Pour d’autres, je suis passé par Chico, Nino, Bello, « mon amour » même, par Mam’ Charlotte comme je l’appelais et dont le visage semblait bien attaqué par les lames d’un temps au fond mauvais.
Entre nous, mon père et ma mère m’appelait par des petits noms comme des titres. Maman c’était « mon bébé » puis « mon petit », papa lui se contentait de « fiston », « gamin », « fainéant » parfois. Entre eux, je les ai surpris à s’appeler par des petits noms affectueux. « ma chérie », « mon cœur » pour mon père alors que maman a lâché une fois un « mon loup » alors que j’étais sensé dormir. Le reste du temps, ils se regardaient et se comprenaient, s’interpellaient tantôt par un « chéri(e) ! », jusqu’au jour où je surpris mon père appeler maman « Didi ». Un diminutif d’un prénom, de l’identité de ma mère sans doute. Jamais je ne saurai et mon père ne s’y est jamais repris.

Mon père s’appelait « Monsieur l’instituteur » ou « maître » pour beaucoup parce qu’il faisait office d’instituteur pour les enfants de la tribu et régulièrement pour les enfants du voyage qui aimaient à passer et repasser par là. Même maman s’amusait à l’appeler par ce titre en classe ou au village.
Parfois ils l’appelaient « le bourru » entre eux ou César, Tito, Salazar pour son côté dominateur dans les discussions, « Le Ché » pour ceux qui adhéraient à ses paroles. Impossible de dire si un prénom lui seyait plus qu’un autre et cela n’était pas pour lui déplaire tant il ne voulait pas s’attacher à l’un ou à l’autre.

Ma mère, elle, parlait peu et on le lui rendait bien. Je ne sais pas si elle avait de petits noms. J’ai le souvenir de n’avoir entendu que « Madame » comme si personne n’osait la froisser. Elle impressionnait, Maman, par son calme sidérant, un sourire mesuré, ni trop, ni pas assez. Elle aidait les femmes aux tâches ménagères qu’on voulait bien lui laisser et aussi mon père dans ses cours.
Ma mère semblait blasée, meurtrie en dedans, sans la moindre envie qui vous tient debout. Et pourtant elle tenait debout. Sans doute était-ce ce voyage qu’elle attendait et auquel elle me préparait depuis toujours.

Le voyage. Le mot me faisait peur, je ne pouvais savoir ce qu’il y avait derrière. Je savais que je n’en ferai pas partie, qu’il fallait que je construise le mien, me disait-elle. Lorsqu’elle mentionnait son nom, elle souriait, les yeux brillants, et me rassurait.

« Mais tu sais, c’est encore très loin. Tu vas encore en voir des pleines lunes avec ta maman »

Jusqu’au jour où le voyage est devenu demain, puis hier, puis il y a bien longtemps.

(ébauche d’une idée originale par Antonio… à suivre… ou pas)
 

Les premières pages sont pour moi les plus belles, les plus excitantes parce qu’elles me surprennent… Les suivantes sont déjà plus déconcertantes, souvent décevantes !

Le plaisir de la page blanche c’est comme la sensation de sauter dans le vide ou de descendre une piste noire. Une fois la peur dépassée, on a envie de voler, de crier, de faire des figures de style…
Une fois en bas de la page, on est tout excité et on n’a envie que d’une chose :

remonter pour sauter ou descendre en haut de la suivante !

Ne laissez pas ce plaisir à d’autres. Tout n’est pas génial dans ce que l’on écrit.

Peu importe, seule la sensation compte !

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2 commentaires pour Premières pages…

  1. Pascal dit :

    Il y a un beau ressenti, mais l’auteur ne parvient pas à se libérer « du bien écrire », il « s’écoute trop »
    poser ses mots et ses formules. Cela complique ce qu’il veut nous transmettre. N’empêche, il nous donne envie d’en savoir plus et il nous attache à sa personne.

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    • Antonio dit :

      Tout à fait d’accord avec toi Pascal. Le premier jet a été une sensation belle et forte, le mettre au propre, c’est déjà s’écouter écrire… Difficile de garder la première intention intacte en ne conservant que l’essentiel des mots qui la porte.

      Tout un art… d’écrire, bien sûr ! … Merci pour ton commentaire aussi encourageant que constructif… j’avance !

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