Sur la route avec Springsteen

Le Boss inspire, c’est le moins qu’on puisse dire.

Quand j’ai vu cette jeune fille brune aux cheveux longs faire du stop sur le bord d’une page du net, avec pour destination « The River », j’ai tout de suite cliqué dessus et mis la main au panier pour conclure la transaction, comme on fait de nos jours.

« Allez monte, ma jolie, pas sûr que ce Démoulin t’y amène par la bonne route.

On a vite fait te bercer tout le long avant de te secouer sur Ramrod et te planter sur Wreck on the Highway, sans que tu comprennes ce qui vient de t’arriver. 

Moi, les fans de Springsteen, j’me méfie.

Ils jurent tous d’avoir rencontré le messie et ses apôtres du E Street Band, prêchant la bonne parole de chaque chanson sans en comprendre le sens profond. »

Deux jours plus tard, j’ai ouvert ma boîte aux lettres et j’ai tracé la lecture avec elle.

Elle a mis sa cassette dans le walkman de mes souvenirs et aussitôt j’ai souri.

Les années 80, la 4L, le dépucelage quant à la première écoute de Springsteen.
Je me revoyais minot, sans poil au menton.

Voilà que je rencontrais Daniel, môme de 15 ans, sur un lit d’hôpital, entré pour une appendicite et qui en ressortait après une double opération à cœur ouvert, tombant amoureux simultanément de sa Valentine et de Bruce Springsteen.

Ce Démoulin conduit plutôt bien, me suis-je dit, même si parfois je trouve qu’il couvre un peu trop ses ados de tout ce qu’il sait, sans doute pour qu’ils n’aient pas froid aux yeux quand ils verront ce qu’il les emmène voir.

Mais très vite l’écrivain prend le dessus sur le fan qu’il est pour leur faire vivre l’aventure qu’il a en tête au gré des concerts magistraux de Springsteen, en France.

À commencer par celui que j’aurais tant aimé voir, comme beaucoup, si seulement j’avais été un peu plus vieux. Le premier, à Saint-Ouen, en avril 81, sur la tournée du double album The River.

Et on se prend vite à suivre ces destins croisés qui se perdent et se cherchent et que les chansons du Boss rythment entre espoirs et désillusions. Je n’en dirai pas plus.

Les fans seront ravis de partager les pépites d’information sur leur idole, distillées par les irrésistibles disquaires du Factory, Jack et Ricardo, piochées dans les interviews d’époque. Un vrai travail de documentation, cinq ans avant la bio du Boss. Chapeau !

Une bien belle histoire d’adolescents qui se sont construits avec Springsteen, une aventure qui fait écho, évidemment, à celle de mon dernier roman HARKNESS dont le personnage principal va, lui, voir sa vie se révéler au fil des chansons d’un seul concert.

Le Boss inspire, c’est le moins qu’on puisse lire…

en attendant que mon livre sorte un jour (bientôt, promis !)

 

Vous pouvez retrouver Olivier Démoulin, à la Grande-Motte, sur Facebook ou sur le site de son éditeur.

Vous aussi, laissez parler vos émotions dans une de ces rubriques :
avis d’expo, de spectacle ou encore avis de lecture ou avis de ciné !

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Marie et femme

Petite fable de moeurs contemporaine… en six épisodes


Elles étaient des jumelles extraordinaires parce que parfaites.

source: lightinthebox.com

Rien ne pouvait les distinguer.
Pas une ride, pas un centimètre.
Pas même un grain de beauté.

Seule leur mère savait les reconnaître,
au premier coup d’œil, sans se tromper.

Sarah et Marie.

Elles en jouaient, petites comme grandes, pour rire ou pour tricher.
Jamais personne ne savait qui se cachait derrière Sarah, qui était Marie.
Les professeurs, les voisins, la famille, les policiers…
Tous s’en remettaient aveuglément à leur mère qui les démasquait et les punissait,
leur faisant promettre de ne plus jamais recommencer.

Jusqu’au jour où, les deux sœurs parfaites,
aussi incroyable que cela puisse paraître,
rencontrèrent des jumeaux tout aussi parfaits.

Rien ne pouvait les distinguer.
Pas une ride, pas un centimètre.
Pas même un grain de beauté.
Seule leur mère savait les reconnaître,
au premier coup d’œil, sans se tromper.

Mathias et Simon.

Ils en jouaient, petits comme grands, pour rire ou pour tricher.
Jamais personne ne savait qui se cachait derrière Mathias, qui était Simon.
Les professeurs, les voisins, la famille, les policiers… et même les juges !
Tous s’en étaient remis aveuglément à leur mère qui les avait démasqués et punis,
leur faisant promettre, en détention, de ne plus jamais recommencer,
condamnés trois mois qu’ils furent pour usurpation d’identité.

Mais ça c’était du passé, des bêtises, des erreurs de jeunesse.
Aujourd’hui, ils s’étaient rangés, tenant enfin leurs promesses.
Marie, la première, tomba sous le charme de Mathias.
Elle emménagea rapidement dans sa villa familiale à Jouy-en-Josas.
Puis elle présenta sa jumelle à son frère lors d’un dîner.
Il n’y avait pas de raison que cela ne colle pas entre eux.
Elle ne s’était pas trompée.
Sarah fut séduite par Simon et s’installa dans son grand appartement à Paris,
quai de Bourbon.

Les deux couples s’amusaient de leurs parfaites liaisons.

« On a les mêmes initiales, c’est trop mignon ! »

Marie et Mathias, Sarah et Simon.

La vie coulait paisiblement, amoureusement, pour chacun d’eux.
Puis très vite, maritalement, avec des enfants, chacun deux.
Un garçon et une fille, tous différents.
Mais avec cette particularité, comme leurs grands-mamans,
de reconnaître leurs parents du premier coup d’œil.

Sept ans passèrent, chacun parfaitement à sa place.
Sarah avec Simon et Marie avec Mathias.
Ce dernier avait repris le restaurant familial, place des Vosges.
C’était sa part de l’héritage.
Quand Simon se rêvait en musicien-poète sur l’île Saint-Louis.
Aux frais de ses ancêtres.
Marie se laissait vivre entre l’amour mesuré de Mathias
et le faste du domaine de Jouy-en-Josas.
Une vie bien rangée.
Sarah, elle, s’émancipait religieusement à la petite école des Francs Bourgeois.
Pour Simon, elle était institutrice et une bonne maîtresse de maison, de surcroît.
Rarement il s’en plaignait.
Elle pas plus, d’ailleurs, les enfants suffisaient à son bonheur.

Un soir, chez Simon et Sarah,

Mathias fit du pied sous la table à sa belle-sœur.
Elle ne semblait pas indifférente à son ardeur.
Avant de quitter l’appartement, au bras de sa femme, Marie,
Mathias glissa discrètement un mot dans la poche de Sarah, interdite.

« Demain 16h, Hôtel Émile »

Marie n’y prêta aucune attention.
Elle était ailleurs.
Et pour cause, elle avait scruté son beau-frère toute la soirée.
Simon semblait avoir totalement effacé de sa mémoire ce fameux baiser.
Il y avait deux semaines de cela,
sur le perron de sa maison (à elle), à Jouy-en-Josas.
Ils s’étaient embrassés, à l’impromptu, alors que Simon avait un peu bu.
Un peu trop, sans doute. Maintenant il ne s’en souvenait plus.

Le lendemain matin, pourtant, Marie décida de franchir le pas.
Elle prétexta une visite à sa sœur qu’elle savait pertinemment à l’école.
Mais Simon, lui, était bien là.

« Que je suis sotte, je me croyais mercredi !
– Moi aussi, du coup, te voyant revenir…
– Mais je suis Marie, Simon !
– Han ! … Non ! … C’est effrayant comme vous êtes pareilles.
– Même voix, même parfum, mêmes… boucles d’oreilles ! »

Marie lui répondit du même sourire que celui de sa sœur.

« C’est aussi effrayant pour moi, si ça peut te rassurer.
Vous avez le même mauvais goût pour ces chemises débraillées ! »

Elle éclata de rire. Simon s’en amusa avec elle.

« Il faudrait presque nous faire tatouer nos prénoms sur le front…
Ah ah ah ! … J’ai du thé si tu veux, un café sinon ?
– Du thé, je veux bien. »

Elle s’assit sur le canapé, croisa les jambes, réajustant sa jupe au dessus des genoux.
Simon crut à nouveau voir Sarah. Elle avait le même geste délicat.
Ce mimétisme le troubla profondément quand il disparut dans le corridor.
Lorsqu’il revint avec le thé sur un plateau, ses mains tremblaient encore.

« Attention, c’est chaud !

– Plus chaud que le baiser de l’autre soir ? »

Le plateau claqua simultanément sur la table basse.
La réplique de Marie était cash. Elle voulait savoir.

« J’y repense souvent, tu sais… »

Lui pensait avoir oublié. Simon voyait soudain ressurgir ce sentiment de culpabilité.

« Mais… Marie… je suis désolé… Je n’aurais pas dû… j’ai honte !
– Pourquoi ? … J’en avais envie. Pas toi ?
– Mais… c’est mal ! Pense à Sarah, Mathias… Aux enfants !
– Je sais… Je croyais… »

Elle soupira et baissa la tête. Était-il possible qu’elle se soit trompée ?
Il lui releva le menton, comme il l’aurait fait pour Sarah, avec compassion.
Les yeux de Marie se mirent à briller.

« Embrasse-moi encore, Simon ! »

Il eut l’impression d’entendre sa femme le priant d’un peu plus d’attention.
Elles avaient le même timbre de voix, le même trémolo émouvant.
Il l’embrassa instinctivement, après une brève hésitation.
Marie mordit dans ce baiser comme dans une pêche, à pleine bouche, sans retenue.

« Non ! Je ne peux pas. »

Paniqué, Simon la repoussa. Elle n’était manifestement pas Sarah.
Comment pouvait-on embrasser aussi délicieusement ? Il n’avait pas le droit.

« Enfin, pas ici, se reprit-il.
– Où, alors ? s’empressa Marie.
– Je ne sais pas… heu… »

Comment pouvait-il faire cela à Sarah ? Le désir le titillait, la raison céda.

« Cette après-midi, à l’Hôtel Émile… quinze heures ! »


2ème épisode…

Marie fut à l’heure. Elle faisait les cent pas devant l’hôtel.

Elle se sentait coupable et à la fois excitée à l’idée d’une liaison dangereuse.
Le souvenir de ce baiser la tiraillait jusque dans le creux des reins.
Elle voulait en croquer encore une fois. Elle avait faim.
Mais pourquoi se prendre soudain de désir pour le parfait sosie de son mari ?
C’était inexplicable et elle ne cherchait pas à se l’expliquer aussi.
Ça faisait des mois que Mathias ne la touchait plus.
Et ça ne lui manquait pas.
Il y avait bien longtemps qu’elle ne jouissait plus dans ses bras.
Avait-elle eu un vrai orgasme au moins une fois ?
Peut-être, au début. Peut-être pas. Comment être sûre ?
Plus elle attendait, plus elle ruminait sa culpabilité mais moins que son désir.

« Il ne viendra pas. »

Sa pensée s’envola aussitôt qu’elle le vit de l’autre côté du trottoir.
Son cœur se mit à battre la chamade. C’était la première fois.
Lorsqu’il la reconnut, il traversa comme un fou et se jeta dans ses bras.

« Tu es venue… oh ! »

Il avait ce regard de petit garçon devant un sapin de Noël.
Il la prit dans ses bras comme un cadeau du ciel et l’embrassa ardemment.
Marie fut surprise par tant d’engouement, lui qui hésitait ce matin encore.
Ce baiser était meilleur que l’autre soir, elle crut défaillir un instant.

« Entrons ! » dit-il, l’entraînant avec lui à l’intérieur.

Ils allaient le faire.
Elle était toute excitée et demandait déjà pardon à Dieu, à Mathias et aux enfants. Mauvaise mère, mauvaise épouse, mauvaise chrétienne qu’elle était.

« À quel nom, s’il vous plait ? » demanda le réceptionniste.

Ils se regardèrent. C’est lui qui lâcha le premier :

« Monsieur Gaspard… » et d’ajouter « Mathias ».

Marie l’interrogea, déconcertée. Voilà que Simon se prenait pour son mari.
Il lui sourit tout en prenant la clé qu’on lui tendait.

« Chambre dix-sept ! »

Ils montèrent au premier étage, par l’escalier. La porte claqua derrière eux.

Des gémissements se mêlèrent à des frottements successifs de porte, de table, de lit, de draps, de tissus et de peaux. Les voilà nus, bouches ouvertes, langues enchevêtrées dans des baisers incessants, pêle-mêle, un vrai bourbier du désir, les mains cherchant à s’agripper à tous les interdits qui s’érigeaient ostentatoirement contre cette pudeur qu’on leur avait inculquée. Des seins, des fesses, des torses, des reins, des sexes rougis d’une même honte. Ils s’extasiaient à chaque caresse, à chaque geste indécent qu’ils osaient à pleines mains ou pleines bouches, titillant, cramponnant, pénétrant. Les vêtements à terre, les dessous dessus, les draps volant, la peau suant, le plaisir se hissant aux rideaux de la chambre dans des râles qui saisissaient Marie dans le creux de ses reins et qui montaient crescendo jusqu’à trois octaves au dessus.

Jamais elle n’avait chanté aussi haut, même au chœur de la messe.

« Seigneur Jésus Marie Joseph ! »

Trois orgasmes. Deux heures dans cette chambre d’un bordel sans nom pour un plaisir jusque-là inconnu et sans commune mesure, pour l’un comme pour l’autre. Et pour cause, c’était la première fois qu’ils baisaient. Décoiffée, collée à son amant, encore toute chaude et toute tremblante, des frissons sur toute la peau, Marie s’exclama :

« Mon dieu, qu’est-ce que tu m’as fait, Simon ?
– Ne m’appelle pas Simon, Sarah, s’il te plaît ! … Ce n’est pas drôle ! »

Puis il reposa sa tête sur sa poitrine, tel un enfant prostré contre le sein de sa mère après avoir fait une grosse bêtise. Il se confia spontanément.

« Je n’avais pas le droit de faire ça à Marie. Ta sœur est si attentionnée, si parfaite… C’est sûr, ça n’a jamais été comme ça avec elle. Oh Sarah, c’était… hou ! Je comprends que mon frère se soit bien caché de me raconter tes prouesses. »

Marie ne respirait plus depuis quelques secondes.

S’il n’était pas Simon, alors…

Elle ne voulut rien dire sur le moment. Elle n’y croyait pas elle même.
Comment Mathias aurait pu lui faire l’amour ainsi ? C’était impensable, lui qui était tellement réservé, lui qui la regardait à peine, nue, lui qui ne connaissait que la position du missionnaire qu’il accomplissait comme il réciterait l’Angélus.

« Je te salue Marie, pleine de grâce, le seigneur est avec toi, tu es bénie entre toutes les femmes et Jésus le fruit de tes entrailles est béni. »

Elle ne savait pas si son petit Jésus à lui était béni mais cette après-midi, pour la première fois, il venait de la combler d’une grâce divine.

« C’est comment avec elle ? » osa-t-elle demander.

Matthias se laissait caresser les cheveux, sans savoir qu’il parlait à sa femme.
Il se livra sans retenue.

« Oh, tu sais, il ne faut pas juger ta sœur. Elle a un côté pieux… il rit du jeu de mots impromptu. Enfin, je veux dire religieux, qui l’empêche de s’offrir au plaisir de la chair, tu comprends… »

Marie était révulsée d’entendre autant de conneries de la bouche d’un coincé du cul, depuis sept ans qu’ils couchaient ensemble sans qu’il ne lui suggérât la moindre folie en dehors de sa position de mormon missionné pour procréer. Elle avait eu de lui deux enfants et aucun orgasme, jusqu’à ce jour. Maintenant elle en était sûre.

« C’est une femme sensible et pudique. Et si fragile, crut-il bon d’ajouter. Parfois, c’est con ce que je vais te dire, mais j’ai peur de la brusquer, de lui faire mal. Oh Sarah ! Vous êtes tellement différentes…
– Tellement. »

Marie se retourna et ferma les yeux. Elle ne l’écoutait plus, elle réfléchissait à la situation. C’est en se rhabillant, sous le regard amoureux de cet amant authentique qui n’était autre que son mari, qu’elle décida de ne rien dire et de vivre une double vie avec le même homme. Il y eut d’autres fois, quasi une par semaine, aussi gênées qu’embrasées, de plus en plus décomplexées, Marie découvrait sa sexualité quand Mathias explorait une partie de ses fantasmes.

Puis vint cette première soirée cocasse chez Sarah et Simon.

Marie défiait la lâcheté de son beau-frère par des regards provocateurs. Ce dernier se défilait derrière des attentions appuyées à l’égard de sa femme comme pour signifier à Marie qu’il tenait trop à sa sœur pour oser lui faire du mal.

À côté, Mathias dévisageait également Sarah avec une insistance qui la mettait mal à l’aise. À la moindre occasion, il se frottait à elle, l’effleurait de la main ou du pied sous la table. Elle profitait du regard amoureux de Simon pour faire comprendre à son beau-frère qu’elle n’était pas prête à tromper son mari. Seulement, Mathias, persuadé de l’existence de leur liaison, pensait qu’elle simulait l’épouse parfaite pour ne pas éveiller les soupçons. Quand il lui emboîta le pas dans la cuisine, prétextant de l’aider à apporter le dessert.

«  Il me tarde d’être demain.
– …
– Je ne peux plus me passer de toi.
– …
– Tu m’as rendu fou.
– …
– On refera le lotus si tu veux…
– Hein ? … le lotus ? … de quoi tu parles ? »

C’est alors qu’entra Simon avec un grand sourire adressé à son épouse.

« Ah ! J’en étais sûr. Tu nous as fait ta tarte aux pruneaux. Tu es un amour ! »

Puis il l’embrassa tendrement dans le cou, enroulant ses bras affectueusement par derrière, une démonstration de tendresse qui tombait bien et qui fit frémir Sarah sous le regard embarrassé de Mathias.

Simon s’adressa alors à son frère sans imaginer le mal qu’il pouvait lui faire :

« Mathias, cette femme-là est une perle. En cuisine… comme dans tout ce qu’elle fait d’ailleurs ! »

Sarah rougit s’extirpant de son emprise. Mathias fut pris d’une jalousie terrible.
Comment pouvait-elle être aussi une perle avec lui ?

« Tiens, Mathias ! dit-elle, emmène ça à table, s’il te plaît ! »

L’amant éconduit n’eut pas d’autre choix que de prendre la tarte des mains de Sarah, non sans appréhension de les laisser seuls derrière lui, se retournant une dernière fois avant de les perdre de vue.

« Qu’est-ce qui t’arrive, mon chéri ? On dirait que tu viens de voir la vierge. »

Marie s’amusait de la situation, voyant son époux complètement déboussolé.
Mathias se ressaisit et sourit hypocritement à sa pauvre femme qu’il croyait tromper.
Elle était assise, bien droite dans le canapé, avec la même robe courte qu’il avait retirée à Sarah, une de ces après-midi, à l’hôtel.

« Décidément, elles se copient jusque dans leurs vêtements. Il n’y aura finalement que sous les draps que je saurai les distinguer. »

Des pensées l’envahissaient alors qu’il posait le gâteau sur la table, tout en scrutant le corridor. « Qu’est-ce qu’ils foutent ? »

Marie l’interpella à nouveau :

« Mathias, houhou ! … je te parle.
– Heu, oui oui, ma chérie… j’étais dans mes pensées. Voilà le dessert.
Heu… une tarte aux pruneaux, je crois… … Elle a l’air très bonne ! »

Marie sourit sournoisement à son tour. Nigaud !

Mais elle ne lui en voulait pas.
Ils se voyaient demain comme deux amants dans la peau de deux autres.

C’était aussi invraisemblable qu’excitant.


à suivre…

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Irradié… à jamais !

C’était le 26 novembre 2013. 

Je ne savais pas que c’était la dernière fois que j’allais être irradié de ton énergie démesurée. Quatre ans et quatre mois déjà. Pourtant c’est encore tellement là en moi. Beau repaire restera pour moi ton dernier album, mon dernier refuge, et ce concert au Zénith notre dernier délire, annonciateur de l’album suivant avec des musiciens en fusion et ta fille, ô combien « si touchante ». J’entends encore sa voix…


« Je suis du village l’idiot et j’entends les rumeurs de la villeuuuu ! »

Un cri déchire le rideau, jusque-là invisible, qui venait de tomber sur la scène.

Izia

La bouille de son père, la banane et la voix en canons, la môme Izia klaxonne…
24-9-90, sa p’tite gonzesse qui a vu le jour et qui réapparait là, à nouveau dans la nuit, avec ce même cœur dans la gorge, cette même rage en dedans du père…

l’irradié, le sage, le fou, le débile.

« Je suis du village l’idiot et j’entends les rumeurs de la villeuuuu ! »

Hou ! Tout le Zénith frissonne. On ne peut l’être moins. Le père s’émeut visiblement. Embrassades, étreinte physique autant que musicale. Ils s’aiment assurément.

Un final d’anthologie, plus d’une demi-heure d’irradiation qui a contaminé toute la scène jusqu’au public transporté depuis deux heures dans cet immuable aéroplane blindé qu’est un concert de Jacques Higelin,  pour un voyage extraordinaire au bout de la nuit.

Derniers instants, dernière capture

Tout a commencé vers 20h30, ce mardi, quand l’artiste à son Zénith, avec un dernier album aussi beau qu’abouti (Beau repaire, à lire ici >>), a fait son entrée dans un délire d’alarme où, de ce monde à la dérive, barré comme un bateau ivre, il se fait d’un soir commandant de bord.

Et il faut le voir sur sa guitare nous emmener de Paris à New York, dans un aller-retour fulgurant et vivifiant, nous extirpant de notre torpeur, de cette asphyxie ambiante avec une énergie en trois syllabes qui fait écho jusque dans nos cœurs.

Un retour arrière à ses débuts sous le groove d’un Mona Lisa Klaxon ou d’un Œsophage Boogie, cardiac’blues au son de cuivres endiablés et surtout de la basse retrouvée du vieux pote, Eric Serra.

Ca déménage, on est scotché, Jacquot en reste muet d’émotion.

Et la nuit promet d’être belle car voici qu’au fond du ciel apparaît là, une rousse… au chocolat. On s’en délecte. De la gare de Nantes à celle d’Angoulême, tout s’enchaîne. Comme ce duo d’anges heureux formé avec une Sandrine Bonnaire, femme fatale d’un soir, saisie d’une sainte frousse que tout le commun des mortels croit voir à ses trousses. Troublante et troublée, déraillant parfois, elle rattrape le train de sa voix tremblante  étranglée dans un moment de partage et de grâce intenses.

La vie n’est pas faite de hasard, nous confie-t-il, mais de belles rencontres comme celle-ci.

On veut bien le croire. Et puis vient cet instant magique, cette communion ultime avec tous, le public, ses musiciens, mais avec elle avant tout.

Trombone, sax et trompette, ouvrez lui le passage… Et vous magicien pervers, faites entrer vos instruments de ménage… Prévenez de ma part mes amis nécrophages que ce soir ils sont  priés de rester dans leurs marécages.

Voici mon message : cauchemars, fantômes et squelettes, vous pouvez ranger vos idées noires, près de la mare aux oubliettes, tenue du suaire au placard !

Irradié, voyageur immobile,
Irradié, je suis le sage, le fou, le débile et…

 Izia fera le reste… inoubliable !

Mais déjà le ciel blanchit.  Jacquot, on te remercie de nous avoir si bien reçus.

Toi l’ami qui soigne et guérit la folie qui nous accompagne et jamais ne nous a trahi.

(article publié ici le 30 novembre 2013)

Merci pour tout, Jacques… pour tes mots, ta musique et tous ces moments privilégiés, pour ce que tu es et restera pour moi, à jamais… une inspiration éternelle. Ciao l’artiste !

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Le double, deuxième scène

L’entretien


Relire les premières pages >>

« Qu’est-ce que j’fous là ? »

La scène n’était pas du goût de Marc. Mais alors, pas du tout. Dix mètres carrés à peine contenaient un bureau, acculé à la fenêtre, une armoire, calée dans un coin, une table ronde et quatre chaises, coincées entre la porte et la cloison opposée. Une moquette gris sale contrastait avec des murs blanc d’hôpital, exposant des publicités pour crédits innovants et des dessins d’enfants tout aussi déroutants, telles des œuvres de vies professionnelle et familiale en parfaite harmonie.

« Il ne se sont pas foulés pour l’décor ! »

Partout, des monticules de papiers en pagaille gisaient tels des cadavres sur un champ de bataille. Une chemise bleue sur la table attira l’attention de Marc. Il pouvait lire son nom dessus, au feutre rouge et en lettres majuscules. Elle devait sans doute contenir son CV qu’il avait appris par cœur tout le week-end avec Julien. Son pote était même repassé la veille pour une ultime répèt’ de l’entretien.

– T’es parfait ! s’était-il contenté de dire avant de rentrer chez lui, pas complètement serein.

Il était parti pour Montpellier, tôt ce mardi matin, jusqu’à contrarier les plans de Sophie qui avait prévu d’être chez ses parents pour dimanche midi. Marc l’avait appelé vers quatorze heures trente. Ne voyant pas arriver le commercial, il n’était plus très sûr de l’heure du rendez-vous.

– Oui, c’est bien ça, devant l’entrée de l’immeuble, au 18, boulevard Montmartre… Il s’appelle Jean-François Szwarzinski de la société Conseil & Solutions. Je te l’ai écrit, non ?

Oui, une note très détaillée reprenait ces informations ainsi que l’essentiel à savoir sur la mission. Quand le commercial finit par se présenter, interrompant alors leur conversation. Jean-François et Marc étaient maintenant installés autour de cette table, en faux sourires de vrais amis qu’ils n’étaient pas. Et comment auraient-ils pu l’être ? se demandait bien Marc, à l’étroit dans un costume-cravate sombre prêté par Julien, une taille en dessous. L’homme à ses côtés était à peine plus jeune que lui, la taille replète, rembourrée aux déjeuners d’affaires, le teint hâlé, revenant de vacances sur la côte d’Azur, lui avait-il glissé dans l’ascenseur, transpirant comme jamais dans un costume Armani tout droit sorti du pressing. Il était impeccable, des dents d’un blanc immaculé assorties à sa chemise, pour un sourire aussi bien tiré à quatre épingles. Pour Marc, il était le prototype du mannequin robotisé avec une intelligence artificielle.

Tout l’opposé du genre humain qu’il incarnait encore.

Il était quinze heures quinze et madame Gimenez n’était toujours pas revenue comme elle l’avait promis. Marc commençait à se sentir à l’étroit dans cette pièce. L’air y était autant étouffant qu’à l’extérieur. La clim’ ne devait pas exister dans ces vieux bâtiments du neuvième, pourtant au mobilier tout neuf. Il répétait dans sa tête, machinalement, des phrases sans queue ni tête.

« Je m’appelle Marc Péron. J’ai douze ans d’expérience.
J’ai fait toute ma carrière en sociétés de service.
Au cours de laquelle j’ai évolué dans des postes clés.
Je suis Chef de projet en Maîtrise d’Ouvrage.
Ces cinq dernières années, j’ai acquis l’expertise du métier du crédit
et de la conduite de projets.
J’ai été amené à effectuer toutes les tâches qui incombent à la Maîtrise d’Ouvrage.
Mes qualités ?
Rigueur, autonomie, écoute, bon relationnel, adaptabilité et qualités rédactionnelles.
Si vous le souhaitez je peux vous détailler une ou plusieurs expériences en particulier.
Je m’appelle Marc Péron. J’ai douze ans d’expérience.
J’ai fait toute ma carrière… »

– Tout va bien se passer, Marc. Je connais très bien madame Gimenez. En deux ans sur ce compte, elle ne m’a jamais recalé quelqu’un.

Jean-François masquait sa nervosité, épinglant de nouveau son sourire à ses oreilles. Marc, lui, était moins doué. Sa crispation lui donnait un air niais, s’accrochant à son texte, consciencieusement, et en silence.

« Je m’appelle Marc Péron. J’ai douze ans d’expérience… »

Le commercial continuait de faire impression, la main sur le bras de son poulain.

– Ça reste entre nous, mais je crois qu’elle… hum, m’aime bien, quoi ! dit-il, avec un clin d’œil complice.
– Ah ! s’exclama le candidat, retirant aussitôt son bras par réflexe.

« Je m’appelle Marc Péron. J’ai douze ans d’expérience… heu… »

– D’après Julien, t’es plutôt à l’aise en entretien, poursuivit Jean-François d’une voix inquiète. Tu m’as l’air tendu, là. Ça va aller, tu crois ?
– Oui… heu, tout à fait, répondit Marc, surjouant l’assurance. Hum… J’ai l’habitude, tu penses, heu… Jean-François.

« Je m’appelle Marc Péron. J’ai… heu… »

– Ah, je l’entends qui vient, dit le commercial, épongeant vite fait son front transpirant.

Marc était soudain paniqué. Il regrettait déjà d’être là. Il se leva en même temps que Jean-François, la peur au ventre, quand elle fit son entrée.

Elle était petite, plutôt tassée, dans une jupe et un chemisier assortis à son air sombre qui lui donnait une quarantaine d’années.

– Excusez-moi, monsieur… heu… Var… zinski, c’est ça ? dit-elle en lui tendant la main avant de se raviser. Oh ! Il est vrai que l’on s’est déjà salués.
– Oui, c’est ça, répondit le commercial, arborant un sourire qui se voulait irrésistible. Jean-François Szwarzinski, précisa-t-il, accentuant sur le S, histoire de réhabiliter son nom.
– Encore un problème de production qui nous tombe dessus au mauvais moment, poursuivit-elle, comme s’il n’avait rien dit. À croire que je dois tout faire dans cette équipe. Bien, monsieur Zarvinski, reprit-elle en le dévisageant, à nous ! On s’est déjà entretenus, il me semble. Votre tête me dit quelque chose.
– Oui, c’est moi qui vous ai présenté Jasmine, il y a trois mois. Vous vous souvenez ? dit-il en rougissant.
– Ah oui ! … Jasmine, bien sûr. Suis-je bête ! Donc, vous m’amenez un chef de projet confirmé, c’est bien cela ?
– Tout à fait, répondit Jean-François, quelque peu décontenancé. Je vous présente Marc Péron, notre chef de projet senior qui devrait répondre sans aucun doute… hum, à votre appel d’offres.
– Je l’espère, dit-elle en déshabillant furtivement du regard le candidat, le pantalon et les manches de chemise manifestement trop courts. Il nous faut quelqu’un qui rentre dans le moule rapidement. Les projets s’accumulent et tout le monde est débordé dans l’équipe. Asseyez-vous, je vous en prie.

Les deux hommes s’exécutèrent, secoués d’entrée par ce flot de paroles. Marc cherchait à retrouver son texte qui semblait s’être noyé dedans.

« Je m’appelle Marc Péron. J’ai… heu… ça fait comment après ? Merde ! … J’ai, heu… un porte-clé… heu, n’importe quoi ! Un poste clé en chef de projet… Ah oui ! J’ai douze ans d’expérience… Heu… Putain ! ça fait comment après ? »

– Je suis Bénédicte Gimenez, responsable Maîtrise d’Ouvrage, domaine Recouvrement Crédit conso, commença-t-elle en guise de présentation lapidaire.

Puis, sortant de la chemise bleue quelques feuillets, elle poursuivit.

– Bien ! J’ai parcouru votre CV et il m’a l’air… très… heu… intéressant, finit-elle par dire avec une moue dubitative. Le mieux c’est que vous vous présentiez, si vous voulez bien.

Marc n’écoutait pas, il cherchait toujours ses mots, en vain. Au bout de quelques secondes, Bénédicte s’impatienta, le regard happé par les manches de veste de son interlocuteur.

– Je vous écoute !
– Heu, oui, bredouilla Marc, comme si elle venait de le réveiller. Je m’appelle Marc Péron. J’ai douze ans d’expérience… heu…

C’était la seule chose dont il était sûr désormais. Marc se sentait déstabilisé comme un débutant sur scène, incapable d’improviser quoi que ce soit. Il jeta un œil sur le CV, posé devant la cliente, parvenant à le lire à l’envers. Il se saisit alors de chaque mot comme une bouée de sauvetage dans le naufrage qui s’annonçait, s’accrochant à des titres, des dates, sans verbe, incompréhensible. Cela lui rappela l’oral de français, au bac, où il avait séché sur l’œuvre de Racine.

– J’ai… le recueil des besoins, euh… le Cetelem… l’assistance à Maîtrise d’Ouvrage, qui lui incombe… il murmurait désormais.
– Pardon ? Vous pouvez parler plus fort ? demanda Bénédicte, tendant l’oreille.
– Oui, c’est ça ! s’exclama Marc. J’ai été amené à effectuer toutes les tâches qui incombent à la Maîtrise d’Ouvrage.

La phrase avait émergé de sa mémoire telle une bouteille en mer avec le reste du message dedans. Sans respirer, il but son texte comme un mort de soif.

– Rédiger l’expression du besoin, valider les spécifications fonctionnelles, préparer et exécuter la phase de recette, accompagner la conduite du changement, assurer le support auprès des clients, mes qualités ? rigueur, autonomie, adaptabilité, bon relationnel, écoute, qualités rédactionnelles, si vous le souhaitez je peux vous détailler une ou plusieurs expériences en particulier.

Voyant sa cliente éberluée devant cet inventaire à la Prévert, Jean-François l’interrompit afin de recadrer sa présentation.

– Oui, justement Marc, peux-tu nous parler de ta dernière mission au Cetelem qui cadre tout à fait avec la demande de madame Gimenez ? … Hein ?

Ses yeux semblaient l’implorer. Marc reprit son rôle, d’un ton très assuré.

– Oui, tout à fait… Jean-François !
– Je vous écoute, lâcha Bénédicte, soufflant profondément, l’air sceptique.

Marc prit une longue inspiration et revint sur la scène pour un second acte. Les yeux toujours rivés sur son CV, il se mit à improviser, comme ça lui vint, avec une décontraction retrouvée.

– C’était vraiment sympa. Bonne équipe, bonne ambiance… de travail, je veux dire. Heu… Avec les collègues on a pas mal été dans le besoin. Heu… Je veux dire dans la rédaction du besoin.

Marc souriait en entendant ses mots derrière lesquels il imaginait un tout autre environnement, plus social, dans lequel il avait toujours baigné, comme les colos ou les centres aérés. Il s’appropriait chaque mot, chaque fonction sans complexe, brodant au fil des grimaces de son interlocutrice.

– Moi j’étais plus dans l’animation, vous voyez… de… de comités !
– Vous avez assuré des comités de pilotage ? demanda Bénédicte, cherchant tant bien que mal à se raccrocher à quelque chose.
– C’est c’la oui ! répondit-il sur un ton distingué.

Il avait retrouvé le goût de la scène, cherchant encore à peaufiner son personnage. Il se laissa même aller à un humour qui, ici, ne pouvait pas passer. C’était plus fort que lui.

– J’avais mon permis, haha ! … hum… enfin la permission de mon chef… enfin, j’veux dire…
– Marc a pris en charge un projet pilote réglementaire, intervint le commercial, volant à sa rescousse, sur l’éco-prêt à taux zéro qui a permis au Cetelem d’être le premier sur le marché. Sa rigueur et sa flexibilité y ont été très appréciées par ses responsables, vous savez.
– Le Cetelem, bien sûr ! s’agaça la cliente à l’évocation peu flatteuse des résultats de son principal concurrent. Et chez Sofinco ? je lis que vous avez également mené des projets stratégiques sur le crédit à la consommation. Racontez-moi plutôt !

Marc commençait réellement à douter de ses capacités d’improvisation dans ce domaine, cela devenait trop dur sans vocabulaire, il se contenta de lâcher, désabusé :

– Bah… j’y ai été aussi pilote.
– Pilote, ben voyons ! s’exaspéra Bénédicte, convaincue qu’il se moquait d’elle. C’est tout ?

Marc restait muet, sec comme à l’oral de français. Il avait capitulé. Le commercial ne savait plus comment rebondir, décomposé. Bénédicte était consternée devant la désinvolture de ce candidat.

– Je vais être directe avec vous, commença-t-elle ainsi, le CV de Marc entre les mains, le tournant et le retournant avec dédain. Je ne sais si vous êtes aussi brillant dans vos fonctions que je le lis ici, mais à l’oral vous présentez des lacunes évidentes. Nous recherchons des personnes qui savent s’exprimer clairement, être concises, synthétiques lors des prises de paroles dans les comités qu’il s’agira d’animer. C’est primordial dans notre métier. Mais là, laissez-moi vous dire, lâcha-t-elle sans ménagement, marquant une pause…

c’est un peu court jeune homme !

Que ne venait-elle pas de lui souffler ! La réplique qui devait tout déclencher. Il connaissait la tirade par cœur. Il se revoyait au théâtre, durant des heures, la réciter, et même la parodier jusqu’à agacer ses partenaires et son metteur en scène. Comme une évidence, ce CV qu’elle regardait avec déconsidération comme un nez mol et ballant au milieu de sa figuration, allait devenir l’objet d’une improvisation de haut vol qu’il préparait déjà dans sa tête, folle. Au diable cette comédie, tous ses mots incompris, il allait leur redonner vie. Il sourit, prit sa respiration et devint Cyrano-Savinien-Hercule de Bergerac et rien d’autre, s’adressant désormais à la vicomtesse Gimenez.

– On pouvait dire, je sais, bien des choses en somme, récita-t-il machinalement… En variant le ton, par exemple, tenez !

Il se leva d’un bond, s’empara du CV des mains de la cliente, réfléchit un instant et se lança, la voix haute et claire, et le geste ample, de sa main libre.

– Décisif : « Moi Madame si j’avais un tel CV, il faudrait sur le champ que je l’embauchasse. »

Bénédicte ouvrit de grands yeux de stupéfaction, Jean-François en tomba presque de sa chaise.

– Bienveillant : « Vous ne trouverez pas mieux hélas, pour animer vos comités en diplomate ! »
– Mais enfin ! tenta d’intervenir le commercial, se levant à son tour.

Marc, une tête de plus que lui, le convint d’un mouvement de sourcils de se rasseoir puis reprit la déclamation de son CV en vers et contre tous. Il s’empara de l’espace. Le décor avait changé, la pièce et le public aussi. Jean-François et Bénédicte restaient scotchés au fond de leurs chaises, n’osant plus bouger.

– Descriptif : « C’est des blocs, c’est des titres, c’est des dates… que dis-je c’est des dates, c’est douze ans de ma vie ! »

Il s’approcha de la responsable, gênée.

– Curieux : « Racontez-moi cette expérience-ci. Au Cetelem, Madame, ou bien chez Sofinco ?»
– Pro : « Aimez-vous à ce point ce boulot, que professionnell’ment vous vous préoccupâtes de vendre ce savoir à de multiples boîtes ? »
– Évident : « Ça, madame, lorsque vous le lisez, la rigueur du travail ressort-elle du CV… sans que mon cher voisin n’ait à vous le souffler ? »

Il regagna doucement sa place, toujours debout mais sans lâcher le regard de Bénédicte, impressionnée par l’aisance et la prestance du comédien.

– Prévenant : « Gardez-vous, votre choix entraîné par un profil mieux fait, de tomber sur pas d’bol ! »
– Tendre : « À qui d’autre donneriez-vous ce rôle, sans que vos yeux ne voient ses qualités de cœur ? »

Bénédicte se sentit rougir sous le regard pénétrant de Marc qui revint tout sourire vers le commercial en nage dans son costume.

– Pédant : « Cet animal, l’assistant extérieur, qu’on appelle prestataire de services, à l’ancienne, il usait le nom de péripatéticienne. »

Jean-François, se sentant insulté, se leva d’un bond pour mettre un terme à ce numéro grotesque mais Marc le rassit aussitôt, la main sur l’épaule.

– Cavalier : « Quoi, l’ami, ce ton vous incommode ? Restez donc bien assis, j’en réécris les codes ! »

Bénédicte échangea un regard de compassion avec le pauvre homme. Marc enchaîna.

– Emphatique : « Quel parcours peut, magistral CV, t’arriver à hauteur, excepté l’Odyssée ? »
– Dramatique : « On se le déchire partout en France ! »
– Admiratif : « Pour un tel profil, quelle prestance ! »

La responsable sourit, acquiesçant inconsciemment les propos.

– Lyrique : « Est-ce un poème, êtes-vous Apollon ? »
– Naïf : « Ce testament, quand l’exécute-t-on ? »

Bénédicte ne put retenir son rire, jetant un regard désolé vers le commercial que Marc interpella.

– Respectueux : « Souffrez monsieur, que je vous gêne. C’est là ce qui s’appelle avoir l’art de la scène ! »

Puis, avec un accent paysan bien imité, il ajouta :

– Campagnard : « Hé, ardé ! c’est-y un CV ? hein ! C’est queuqu’feuille de laitue ou ben queuqu’palmier nain ! »

Bénédicte éclata une nouvelle fois de rire, ignorant le commercial désabusé par cette comédie.

– Militaire : « Pointez contre plaisanterie ! »
– Pratique : « Voulez-vous le mettre en loterie ? Assurément, Madame, ce sera le gros lot ! »
– Enfin, parodiant Pyrame en un sanglot…

Il marqua une pause, cherchant ses mots, histoire de finir sans fausse note, brandissant le CV.

– Ah, voici le buvard qui de l’encre de son maître s’est souillé lâchement ; il en rougit le traitre ! »

Le ton de sa voix devint plus solennel, la suite plus personnelle, comme s’il s’avouait à lui-même n’avoir pas su relever le défi que lui avait lancé son ami.

– Voilà ce qu’à peu près, oh, je vous aurais dit, si j’avais eu ce peu de lettres et d’esprit. Mais d’esprit, ô le plus lamentable des êtres, j’en usai même pas un atome, et de lettres vous ne vîtes que les trois qui forment le mot : sot !

Marc se rassit calmement, souriant, l’envie presque de saluer, fier de lui assurément. Quelle improvisation ! S’il n’aura pas le poste, il aura eu au moins une répétition.

Julien avait tort, cela ne pouvait pas marcher, on ne s’improvise pas un rôle sans en connaître chaque trait.

Bénédicte tenta de retrouver ses esprits et son rôle à elle de responsable d’équipe qui menait un entretien parti à vau-l’eau.

– Bien bien … hou ! … On peut dire que vous êtes un sacré numéro ! … Votre présentation n’est pas… piquée des vers, osa-t-elle ajouter en souriant de son jeu de mots. C’est le cas de le dire. Je viens de vivre une expérience unique en son genre. J’ai noté votre capacité, certes, à vous exprimer à l’oral, merci pour la leçon, mais je ne suis pas sûre que ce soit ce que nous recherchons. Des comiques nous en avons déjà chez nous, croyez-moi. Et nos projets ne sont pas des pièces de théâtre, et encore moins ce genre de simulacre, aussi bien joué soit-il.

Jean-François ne savait plus quelle posture prendre, il tenta d’intervenir, confus.

– Oui… euh… c’est effectivement nouveau pour moi aussi. Je crois que Marc a été piqué au vif par votre remarque. Mais… hum… Sachez que ses compétences, que nous pouvons reprendre plus classiquement…
– Écoutez, l’interrompit aussitôt Bénédicte, je ne pense pas qu’il soit nécessaire de poursuivre. Heu… Je vois deux autres candidats cet après-midi, qui, eux, ont une formation d’ingénieur. Ce qui n’est pas négligeable d’ailleurs, poursuivit-elle embarrassée.

Elle scrutait le CV que Marc avait reposé sur la table, cherchant des arguments pour clore l’entretien et passer au suivant. Elle s’adressa à lui directement, prenant alors un air dénigrant.

– Il me semble que vous n’êtes que… bac plus deux… Oui, c’est ça ! Vous n’avez jamais envisagé de poursuivre vos études, au delà ?

Marc, sûr de lui, bien installé dans son rôle, répliqua du tac au tac.

– Fallait-il que je fasse oh ! … Énarque d’école, pour avoir grâce à vos yeux, et le rôle ?
– Le rôle ? Vous voilà reparti dans vos rimes de Rostand. Oh ! s’exclama-t-elle soudain, répétant la phrase dans sa tête, en comptant, elle venait de faire un alexandrin.
– Oui, précisa Marc, ne jouons-nous pas tous un rôle, ici présent ?
– Je ne vois vraiment pas ce que vous voulez dire, s’agaça la cliente, à court d’argument. Cessons cette comédie, j’n’ai plus envie de… Han !

Elle n’osa terminer sa phrase. Elle rimait malgré elle. Marc poursuivit sa démonstration en se tournant vers Jean-François.

– Qui joue la comédie, ici ? Moi en apparence, c’est vrai… Mais dans le fond, qu’en savez-vous, sans me prendre à l’essai ? Et vous, engoncés dans vos costumes pré-taillés, que valez-vous au delà des effets de votre sérieux habillé ?

Il prit alors à partie Bénédicte, la voix sincère, amicale, sans la quitter des yeux.

– Avoir l’esprit habile, l’adapter en toutes circonstances, n’est-il pas une qualité avant d’être une performance ? Vous allez voir deux autres candidats, dites-vous… Souvenez-vous bien au moment de votre choix, lequel aura le moins joué la comédie de nous trois. Méfiez-vous des codes qui masquent la vérité. Les transgresser vous expose à bien plus de transparence que vous ne croyez.

Marc venait de faire mouche. « À la fin de l’envoi je touche ». Bénédicte était tombée sous son charme, la pointe de sa verve au cœur.

– Bien… euh… je crois que nous allons en rester là, dit-elle pour conclure le débat.

Elle se leva, perturbée, titubant légèrement sous ses pas, comme si elle avait trop bu.

– Je vous raccompagne… Suivez-moi, c’est par là !

Elle se mit à compter avec ses doigts, c’était clair, il l’avait possédée. Marc et Jean-François la suivirent, légèrement en retrait. Ce dernier ne put s’empêcher d’exprimer le dépit de sa pensée.

– Lui balancer le CV à la figure, quel… grotesque !
– Mais quel geste !

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Le double, premières pages

Le Double_le résumé (image)Je réécris ma pièce « Le double » sous la forme de roman,
libéré des contraintes théâtrales qui ne me convenaient guère.

Cela recommence donc ainsi…


Un son de guitare qui craque comme une allumette. C’est l’intro de « Little wing » par Stevie Ray Vaughan. Le morceau s’enflamme tout doucement, quand, au troisième coup du batteur sur sa caisse claire, une voix au loin clame :

« Holà ! vos quinze sols ! »

Marc est seul dans sa loge. La pièce vient de commencer. Dans deux scènes, c’est à lui. Ce soir on joue la première de Cyrano, au théâtre du Gymnase, à Paris. C’est son premier grand rôle. Neuf mois qu’il répète, neuf mois qu’il s’y est préparé. Dans deux scènes, c’est à lui. Il enfonce un peu plus ses écouteurs et monte le volume à fond. La pression redescend, l’estomac se dessert. Mais une pensée occupe toujours son esprit.

Elle ne viendra pas. Il est déjà allé voir par deux fois, la loge au balcon est vide. Marc essaye de faire de même dans sa tête. Il inspire profondément, laissant infuser les trémolos de la guitare de Stevie dans tout son être. De son souffle émanent les premières notes du solo qu’il connaît par cœur, telles les volutes d’une dernière cigarette avant d’entrer en scène. La musique l’apaise et le transcende à la fois.

– La meilleure version qui soit !

Serge avait raison. Cette improvisation dépasse de loin toutes celles qu’il a pu entendre. Clapton, Santana, Satriani, Hendrix lui-même, n’ont jamais réussi à le faire vibrer autant que Stevie.

– Il tutoie les anges…
– Il ouvre les portes du paradis !
– Jimi a écrit un poème, Stevie en a fait une tragédie…

Serge et Marc étaient intarissables sur le sujet. Ils s’étaient bien trouvés ces deux-là, au théâtre de Ménilmontant, un soir de juillet. Marc y jouait « Le malade imaginaire ». Serge avait tellement été bluffé par la truculence de ce trentenaire qu’il s’était senti obligé de le féliciter à la sortie et lui offrir un verre. Depuis, ils ne se quittaient plus. Chacun avait trouvé en l’autre son alter ego, tels père et fils spirituels. L’improvisation, c’était leur crédo, chacun dans son domaine. Marc maniait le verbe, Serge la guitare électrique.

Cyrano scrute son image dans le miroir. Tout semble bien en place. Il reconnaît à peine celui qui se cache sous ce chapeau, derrière ce fond de teint. Des pensées sombres le submergent soudain. Tout n’est que déguisement, comédie. Sauf cette moustache, elle est bien à lui. Il en sourit, tout en la caressant, quand son regard s’arrête sur le milieu de sa figure. Ah ! ce nez…

Et si à ses yeux il était tout simplement laid ? Pire, sans intérêt. Et si cette comédie de Rostand n’était que le reflet de sa vie sentimentale ? Cette dernière pensée le tétanise. Il ne sourit plus, ne respire plus. Son effroi se fige dans le miroir, tandis que des éclats de voix se ruent dans le couloir.

« Je suis chevau-léger de la maison du roi ! – Vous ?
– Je ne paie pas ! – Mais… – Je suis mousquetaire.
– On ne commence qu’à deux heures, le parterre est vide.
Exerçons-nous au fleuret. »

Dans deux scènes, c’est à lui. Elle ne viendra pas. Il doit l’oublier et se reconcentrer. Cette pièce, toute sa vie il en a rêvé. Aujourd’hui, il a le premier rôle. Ce n’est pas le moment de tout gâcher. Juste parce qu’il y a Nicole. Exclusivement Nicole.

Mais tout ça, c’est la faute de Julien… et de Stevie Ray Vaughan. Marc se souvient.

***

Il y a six mois, au Blue Moon Café. Stevie était de la partie.

Serge, debout, sur une petite scène, mimait avec agilité le jeu de guitare du stratège sur sa Fender imaginaire. C’était comme ça tous les vendredis soir, le patron des lieux ouvrait sa scène à une battle de air guitar où de vieux gratteux frustrés s’affrontaient en se fondant au plus vrai de leurs idoles. C’était le nouveau défi de Serge, lui qui avait dû quitter son groupe à cause d’une dyslexie devenue fatale en concert. Depuis, il avait retrouvé ses sensations grâce à la air guitar.

Ce soir-là, il peaufinait ses gammes, sur Little Wing justement, en attendant d’ouvrir au public, une demi-heure plus tard. Marc se tenait debout, un demi à la main, accoudé au bar. Il était aux anges, se dodelinant de la tête aux hanches, les yeux mi fermés, lâchant par bribes des « c’est bon, ça ! », « ouais ! ». Quand Julien fit son entrée.

Julien, c’est son pote, son ami d’enfance. Inséparables, ils ont tout connu ensemble, les bringues, leur première cuite, et même leur dépucelage. Car pour les filles aussi ils se complétaient plutôt bien, Julien dénichant les coups, Marc les concluant avec son regard et son bagout, irrésistibles.

Julien, c’est un mètre soixante-douze, une bonne tête de moins que Marc, mais une tête bien faite, le cerveau quoi, celui qui a réussi dans l’unique métier aux études courtes qui payait bien à l’époque, l’Informatique. Marc, avec sa grosse voix, a toujours été son porte-parole, ses bras et ses jambes – tu penses donc je te suis –, celui qui enchaîne les galères et les petits boulots et se déchaîne le soir sur Molière aux cours d’impro.

Julien débarquait, l’air préoccupé, derrière ses yeux noirs. Il marchait comme un vieux, courbé dans son costume sombre, le crâne déjà dégarni, se traînant jusqu’au bar. Tout l’opposé de Marc, au gabarit élancé, jean baskets, pas sportif pour un sou, le dos droit et le port altier, le charme en plus, avec ses yeux noisette et ses cheveux bouclés roux.

Marc checka avec son pote, une tape paumes ouvertes, suivie d’une seconde, poings fermés. Julien n’avait vraiment pas l’air dans son assiette.

– Qu’est-ce qui t’arrive ? On dirait que Sophie débarque demain.

C’était pire. Elle lui demandait de descendre à Montpellier chez ses parents pour les quinze premiers jours de septembre. Et ce n’était pas tout. Elle avait réservé ensuite un hôtel, pour une semaine, à Florence.

– Tout ça, sans m’en parler, tu t’rends compte ?
– Hou !  C’est sérieux alors. Présentation des parents, et tout et tout. Ça ne fait que six mois. T’es sûr que tu veux la garder, celle-là ?
– Je n’vais pas rester célibataire toute ma vie, Marco !
– OK OK ! Ben, tout va bien alors. Pourquoi tu tires cette tronche ?
– Parce qu’on me propose une nouvelle mission qui démarre début septembre. Au Crédit de Paris, sur les Grands Boulevards. Je n’peux pas demander tout de suite trois semaines de vacances.

Non, bien sûr. Mais pour Sophie Julien était son propre patron, comme il avait toujours aimé s’en vanter devant elle. Les missions, il les choisissait, comme ses jours de congés. Seulement il avait beau être un consultant indépendant, il dépendait tout de même des missions qu’on voulait bien lui confier. Cela faisait huit mois que Julien était sans contrat et son compte en banque commençait à s’en faire ressentir.

– J’ai même demandé une avance à mes parents, pour te dire. Il me faut cette mission ou je suis dans la mouise.
– 
Ben, prends-la, qu’est-ce que tu veux que j’te dise !
– 
Si seulement. C’est pas si simple…
– 
Ça fait vingt ans qu’on s’connaît, et faut encore que j’t’arrange les coups. Tu lui expliques que c’est important pour ta boîte et puis c’est tout.
– 
Ouais, j’ai bien essayé mais ça n’a pas pris. Il ne s’agit que de trois semaines pour elle. Le monde peut s’arrêter de travailler.
– 
Comme elle !
– 
Elle est étudiante, j’te rappelle. Elle fait une thèse sur… heu… « les représentations sociales de la prématurité » ou un truc comme ça.
– 
C’est sa troisième ! Ça va un moment, les études. Elle va avoir trente et un ans.
– 
Et après ? Personne ne t’emmerde, toi, avec ton métier de comédien qui t’rapporte que dalle ou alors les allocations sociales qu’on veut bien t’accorder.
– 
Attends, mais… hé ! … T’es bien content d’avoir des spectacles à Paris, des festivals en province. Ça a un prix la culture, monsieur ! Et ce n’est pas avec ce que l’on prend à la sécu…
– OK… Stop ! On ne va pas remettre ça sur la table.

Entre les deux le ton montait souvent très vite. Surtout quand Julien attaquait Marc sur son statut d’intermittent du spectacle, ce dernier sortait aussitôt de ses gonds.

– N’empêche, moi je ne suis pas chez papa et maman à me dorer la pilule, le cul sur une dot.
– 
Putain, mais tu sais quoi d’Sophie, toi ? Oh, et puis tu fais chier, c’est pas l’sujet !
– OK, excuse-moi, dit Marc, en lui tapant amicalement sur l’épaule. Tu m’cherches aussi…
– Je suis dans la merde, se plaignit de nouveau Julien. La boîte intermédiaire attend ma réponse ce soir. En plus, elle a négocié une super tarification.
– Allez, tu bois quoi ? C’est la mienne, lui proposa Marc après avoir englouti cul sec un large fond de son verre de bière.
– J’en sais rien, mais ça va t’coûter cher… Hum, il me faudrait un truc pour me requinquer et avoir les idées claires.

Tandis que Julien regardait avec une moue dubitative les bouteilles d’alcool sur les étagères, Marc était intrigué par la dernière phrase de son pote.

– Quand tu dis une super tarification, heu… c’est combien, sans indiscrétion ?
– 
Oh ! … disons, net… ça fait pas loin de quatre cents euros dans ma poche.
– Quoi, par mois ? C’est pas bézef !
– Bah non, par jour, idiot.

Marc se mit à compter dans sa tête.

– Ça veut dire que tu toucheras huit milles euros ???
– 
Ouais…
– Mais tu leur fais quoi pour ce prix-là ? T’es trader ? … Tu leur fais gagner plein de thunes avec des programmes de ouf, c’est ça ?
– Rien de tout ça, répondit Julien, d’un air détaché. Moi, je me contente de recueillir le besoin du client pour le transmettre aux gars de l’informatique. C’est pas très sorcier. Tu mets du blabla dans un fichier Word, tu comptabilises le temps que tu y passes dans un fichier Excel et tu communiques le tout en réunion dans un Powerpoint. Le plus souvent tu fais un copié-collé du document précédent en changeant deux ou trois données. Basta ! J’te jure, parfois c’est déprimant, conclut-il avec un petit sourire.
– Tu t’fous de moi ? Je t’assure que je ne déprimerais pas, moi, à toucher huit milles euros pour remplir un fichier Word !
– Bon d’accord, poursuivit Julien plus sérieusement, voyant l’air incrédule de son ami, souvent il faut mettre ses neurones à contribution, évidemment. Mais j’en connais qui ne s’en donnent même pas la peine. J’t’assure ! Tiens, je suis sûr que toi tu f’rais l’affaire… avec ton bagout et ta mine de labrador à qui c’est jamais la faute. Tu…

Tout d’un coup, Julien eut une illumination. Serge, revenu derrière le comptoir pour servir un autre demi à Marc, profita de cette interruption pour lui demander :

– Qu’est-ce que tu veux boire, Julien ?
– 
Moi ? Heu…

Le cerveau de l’informaticien fit une pause et chargea à nouveau le contenu des étagères. Il s’arrêta sur la première bouteille qui lui tapa dans l’œil.

– Je vais prendre un Jameson, tiens. Et sans glace, s’il te plaît.
– 
Je te mets un double ? lui demanda machinalement Serge.

Julien se tourna alors vers Marc avec un grand sourire.

– Un double, c’est exactement ça ! 

Marc sentait venir le piège. Derrière cette mine réjouie se cachait son lot d’emmerdes.

– Heu… ouais ?
– 
Tu connais Microsoft Office, toi ?
– Ouais, enfin… comme tout le monde. Pourquoi ? Tu… Attends là, tu ne penses pas… ?
– Et pourquoi pas ? Ça n’te dirait pas de gagner… disons, heu… quatre milles euros ?
– Tu veux dire… rien que pour moi ?
– Exact ! On fait moit’ moit’.
– Mais…
– Qu’est-ce que vous manigancez, les cocos ? intervint Serge en posant le verre de whisky sur le comptoir.
– J’lui propose un rôle en or, et pour une fois bien payé, lui répondit Julien. Quatre milles euros, Marco ! … Réfléchis ! C’est du pain béni.
– Bah… heu…
– Je me rancarde auprès du commercial. Je lui propose le CV en béton d’un gars de confiance, la main sur le cœur…
– Qui ? le coupa Marc, vexé. Je croyais que…
– Mais toi, abruti ! Je retouche mon CV avec les qualités et les expériences qui colleront pile poil à la mission, je mets ton nom et tes coordonnées, et le tour est joué.
– T’es malade ! Ça ne marchera jamais. Y a qu’à m’regarder pour voir qu’ça pue l’arnaque à plein nez.
– Il n’a pas tort, surenchérit Serge, en riant.
– Il ne sera pas très regardant, justement, poursuivit Julien. Ça devient urgent, je crois.
– T’es un GRAND malade !
– Reste l’entretien à passer. Et là… va falloir être bon mon coco ! dit Julien, cherchant à provoquer le comédien.
– L’entretien ? s’inquiéta Marc pour de bon.
– Ouais, la semaine prochaine, sans doute. T’inquiète, je vais t’briefer. Faudra juste que tu récites ton texte dans la peau d’un tueur. C’est dans tes cordes, non ?
– Sauf que les répliques d’en face ne seront pas dans le scénario. Bonjour l’impro !
– Et ça te pose un problème ? … T’adores ça !
– Il excelle même ! ajouta Serge. L’autre soir à Bastille, j’ai cru que ce n’était pas la même pièce que l’originale.
– Mais ça n’a rien à voir, rétorqua Marc pour calmer leurs ardeurs, c’est du théâtre. Je joue, là.
– T’inquiète, le rassura Julien, l’entretien sera un jeu de rôle encore plus facile pour toi. Les questions et les réponses sont toujours les mêmes.
– Non mais… t’es vraiment sérieux ?
– C’est juste pour un mois ou deux. Après je m’arrange pour revenir.
– Ça a l’air, confirma Serge en laissant les deux compères à leur drôle d’affaire. J’ouvre dans dix minutes, les gars. Je vais allumer la scène.
– Alors ? dit Julien, défiant son pote du regard.
– T’es un grand malade, lui répéta Marc, droit dans les yeux, comme pour lui signifier qu’il n’avait pas peur de son jeu.
– T’auras juste à enrober un peu, avec deux ou trois mots techniques et un air assuré, ça passera, crois-moi … les doigts dans le nez !

À ces mots Marc redressa la tête et bomba le torse, son égo en bandoulière.

– Alors si c’est dans le nez, je suis ton homme !

Puis saluant après avoir mimé d’ôter son chapeau, il ajouta :

– Cyrano-Savinien-Hercule de Bergerac !

Julien était excité par son idée fumeuse qui prenait forme dans sa tête. Elle n’était pas sans risque, il le savait, surtout avec Marc en première ligne.

– Ça tombe bien, il te faudra incarner un personnage avec du répondant. Mais bon, hum… n’en fais pas trop quand même !
– 
Quatre milles, tu dis ?

Marc leva son verre et à la manière d’un escrimeur qui porte un coup à sa cible, trinqua avec son ami, avant de conclure :

– Et qu’à la fin de l’envoi je touche ! 

Il se réjouit. Les verres tintèrent sur cette dernière tirade.

***

« Ding ! »

Un son de cloche. Ça va être à lui. La deuxième scène tire à sa fin.

« Pas de Cyrano — Pourtant…
— Ah ! je veux espérer qu’il n’a pas vu l’affiche !
— Commencez ! Commencez ! »

Stevie Ray Vaughan a éteint sa guitare. Marc prend une profonde inspiration et retrouve Cyrano de l’autre côté du miroir, prêt à en entrer en scène.

[la suite, deuxième scène >>]

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Étranges loyautés

Je me réveillai, la tête comme un rodéo.

Lové dans les pages d’un roman de William McIlvanney.
Étranges Loyautés.

Le frère de Jack Laidlaw est mort. Bouleversé, ce dernier entreprend une véritable quête à travers Glasgow afin de comprendre ce qui a pu se produire. Mais ce sont surtout les fantômes de son passé qu’il ressuscite ; rêves de jeunesse, espoirs déçus, amours perdues, et ces « étranges loyautés » qui poussent les hommes à trahir leurs idéaux et se renier.

Qu’est-ce qui s’est passé hier soir ?
Qu’avons nous fait pour en arriver là ?
 

Étrange débat, étranges candidats
Étrange violence, étrange France
Étrange parallèle.

Le vote utile. Au premier tour, c’était le leur. Eut-il été le mien que ça ne changeait rien.
Car utile était bien le mien pour changer ce qui les tourmente soudain.
Il avait au moins le souci de redonner un souffle à notre démocratie.
Et de faire en sorte qu’en 2022, nous ne nous adonnions plus à ce triste jeu.

« Derniers effluves de brume dans ma tête, ce matin », dirait Jack.

Je me réveillai, la tête comme un rodéo. Ainsi démarrait ce troisième volet des enquêtes de Laidlaw. Il est toujours douloureux de se distraire, non ? poursuivait l’auteur écossais.
Remarquez, la nuit dernière n’avait pas été vraiment une partie de plaisir, rien qu’une séance d’anesthésie au whisky. Dont les effets commençaient à se résorber. La douleur empirait. Comme toujours dans ces cas-là.

Hier soir la séance télévisée n’a pas été moins pitoyable. Triste spectacle, cirque grotesque sans clown, ni numéro professionnels. Deux gosses vidant leurs haine et vanité comme des bouteilles de mauvais whisky vendues par le supermarché médiatique, sans même se soucier qu’on les regardait dépraver la fonction qu’ils prétendent vouloir incarner.

Catriona et Elspeth firent leur entrée dans la pièce
comme un cocktail Molotov qui serait venu exploser au milieu de nous.

Les enfants faisaient ce que les enfants font si souvent : ils transformaient en jeu la banalité de l’instant… Comme pour tant de jeux d’enfants, personne, n’avait, semble-t-il, réussi à définir la règle qui déciderait de la fin de la partie.

Deux gosses. Et à L’Elysée, qui sera la nounou ?

Nu, je n’aimais guère le ventre qui se ramollissait… En compagnie, on s’arrange pour le rentrer toujours un peu plus en enfilant son corset de vanité. D’un côté.

Les femmes me sidèrent toujours par leur clairvoyance. Elles sont capables de faire un futur du présent, d’un simple baiser, une relation, d’un enlacement, un avenir. De l’autre. Telle l’exception qui confirmait la règle de McIlvanney tant elle est capable de faire un triste passé du futur, d’un simple sourire, un poison, d’un argument, un mensonge.

Ton frigo pourrait figurer dans une vitrine d’exposition. Y a foutre rien à l’intérieur.

Au bout de cinq minutes, j’ai éteint le frigo et suis allé chercher une limonade dans la télé, avant de me recoucher dans mon Laidlaw.

Pendant que je dégustais ma limonade au citron vert, j’entendis des voix indigènes chez lesquelles le riche brouet de mélanges variés se voyait mouliné au tamis de voyelles affectées pour n’être plus que la plus fine des lavasses.

La pièce était meublée avec un certain éclectisme plein de vulnérabilité.

Je débarquais au beau milieu d’une soirée, en habit de maturité, branlant du chef avec componction et suavité… quand

Lui.

Il s’appelait Harry et avait l’air aussi heureux qu’un réchabite à une dégustation de vins. Je me rappelai l’une des phrases empruntées par Scott aux citations de Gus McPhater : « Harry est à la conversation ce que le lumbago est à la danse. »

Il arrive parfois que des vérités intéressantes émergent du banal. Vous faites quelques remarques sans originalité et elles se transmuent de façon inexplicable en mot de passe, lesquels appellent un message qui comptera jusqu’à votre mort.

Elle.

Elle appartenait à cette nouvelle race de gens de Glasgow convaincus que la ville se résumait à un trajet en taxi entre un théâtre et un bar à vin. Traduit de l’écossais, cela donnerait : « Elle appartenait à cette nouvelle race de gens de fachos convaincus que le débat se résumait à du tragique entre théâtre et baratin. »

Le rire paraissait l’écho d’une autre époque.

Voyez cette manière incompréhensible dont ce qui a été se change en ce qui est aujourd’hui, ne survivant qu’en niant sa nature profonde, comme si la racine d’un chardon devait finir par donner naissance à une rose.

Quant aux animateurs.

On ne demande pas à Brahms de présenter les informations. 

Et pour finir… sans autre commentaire que votre appréciation.

Ma mémoire tenait dans un verre. Pourquoi est-ce que je bois ? Pour me souvenir.

La voix de ma mémoire résonna comme une abomination dans la bouche d’un infâme, dure et impitoyable, comme une bande sonore défilant au ralenti. 

La vie urbaine et les manques qu’elle entraîne, cette façon d’être tellement sophistiquée qu’elle rejette vite la nature des expériences des autres, de la plupart des autres, hors de sa propre vie, comme des déchets inutiles. Nos attitudes sont si désinvoltes, tellement sûres d’elles-mêmes, à ce point automatisées, que l’on en perd cette naïveté nécessaire qui fait l’acte de vivre. De cette manière on mange tout, on ne goûte rien.

Ceux qui aiment la vie prennent des risques,
ceux qui ne l’aiment pas prennent une assurance.

Mais cela ne comptait guère. La vie récompense ses amoureux fervents en les laissant se dépenser tout leur saoul. Ceux qui échouent à l’aimer, elle les autorise astucieusement à accroître de façon très précautionneuse leur propre petit magot de vide. Dans l’acte de vivre, on gagne en perdant gros, on perd en gagnant petit.

Unamuno dit quelque chose comme : lorsqu’un homme perd la conception de sa propre continuité, il est fichu. Il a le cul qui pend par la fenêtre. Désolé Miguel, si je ne te cite pas très exactement.

L’ampleur de la souffrance était l’ampleur même du rêve qu’il se déniait lui-même.

C’est toujours quand on croit être mort
que la vie vient vous chatouiller les pieds.

À tous ceux qui préservent une franche loyauté, envers eux-mêmes, leurs rêves et leurs idéaux.
À William McIlvanney*, écrivain humaniste écossais… et à Jack Laidlaw.
(*) À lire aussi, cet article de Télérama (1999) : « Glasgow la déglingue » >>
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Je suis écrivain…

Ce n’est pas facile à dire.

Je suis écrivain, au fond qu’est-ce que ça veut dire ?

Jouons un peu, si vous le voulez bien…

L’écrivain, c’est celui qui écrit et qui est publié (ou juste lu). Point.

A ne pas confondre avec*…

L’écriveur, c’est celui qui écrit, c’est tout.
Il écrit sur tout mais surtout il écrit.

L’écrivant, c’est celui qui écrit et qui s’inscrit dans son récit.
Il écrit par chemins de traverse.

L’écriviste, c’est celui qui écrit et le revendique.
Il pratique l’écrivisme, écrire la bonne parole.

L’écrivier, c’est celui qui écrit pour sa culture.
Il sème l’inspiration et récolte un récit par saison.

L’écrivole, c’est celui qui écrit par distraction.
Il écrit pour le plaisir puis jette à la poubelle.

L’écrivaire, c’est celui qui écrit par décret
dans le but d’assigner autrui, de régir le monde.

L’écrivasse, (subst. féminin, péjoratif), c’est celle qui écrit vulgairement.
Peut être associé à toute forme de « langue de pute ».

L’écrivure (son homologue masculin) ne vaut pas mieux,
inutile que je vous fasse un dessin.

L’écrivette, c’est celui qui écrit pour… pour quoi déjà ?

 

Amusez-vous à inventer le type d’écrivain-veur-vier que vous êtes ou que vous imaginez…

(*) bien entendu tous ces mots et définitions sont issus de mon imagination.
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