Le double, deuxième scène

L’entretien


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« Qu’est-ce que j’fous là ? »

La scène n’était pas du goût de Marc. Mais alors, pas du tout. Dix mètres carrés à peine contenaient un bureau, acculé à la fenêtre, une armoire, calée dans un coin, une table ronde et quatre chaises, coincées entre la porte et la cloison opposée. Une moquette gris sale contrastait avec des murs blanc d’hôpital, exposant des publicités pour crédits innovants et des dessins d’enfants tout aussi déroutants, telles des œuvres de vies professionnelle et familiale en parfaite harmonie.

« Il ne se sont pas foulés pour l’décor ! »

Partout, des monticules de papiers en pagaille gisaient tels des cadavres sur un champ de bataille. Une chemise bleue sur la table attira l’attention de Marc. Il pouvait lire son nom dessus, au feutre rouge et en lettres majuscules. Elle devait sans doute contenir son CV qu’il avait appris par cœur tout le week-end avec Julien. Son pote était même repassé la veille pour une ultime répèt’ de l’entretien.

– T’es parfait ! s’était-il contenté de dire avant de rentrer chez lui, pas complètement serein.

Il était parti pour Montpellier, tôt ce mardi matin, jusqu’à contrarier les plans de Sophie qui avait prévu d’être chez ses parents pour dimanche midi. Marc l’avait appelé vers quatorze heures trente. Ne voyant pas arriver le commercial, il n’était plus très sûr de l’heure du rendez-vous.

– Oui, c’est bien ça, devant l’entrée de l’immeuble, au 18, boulevard Montmartre… Il s’appelle Jean-François Szwarzinski de la société Conseil & Solutions. Je te l’ai écrit, non ?

Oui, une note très détaillée reprenait ces informations ainsi que l’essentiel à savoir sur la mission. Quand le commercial finit par se présenter, interrompant alors leur conversation. Jean-François et Marc étaient maintenant installés autour de cette table, en faux sourires de vrais amis qu’ils n’étaient pas. Et comment auraient-ils pu l’être ? se demandait bien Marc, à l’étroit dans un costume-cravate sombre prêté par Julien, une taille en dessous. L’homme à ses côtés était à peine plus jeune que lui, la taille replète, rembourrée aux déjeuners d’affaires, le teint hâlé, revenant de vacances sur la côte d’Azur, lui avait-il glissé dans l’ascenseur, transpirant comme jamais dans un costume Armani tout droit sorti du pressing. Il était impeccable, des dents d’un blanc immaculé assorties à sa chemise, pour un sourire aussi bien tiré à quatre épingles. Pour Marc, il était le prototype du mannequin robotisé avec une intelligence artificielle.

Tout l’opposé du genre humain qu’il incarnait encore.

Il était quinze heures quinze et madame Gimenez n’était toujours pas revenue comme elle l’avait promis. Marc commençait à se sentir à l’étroit dans cette pièce. L’air y était autant étouffant qu’à l’extérieur. La clim’ ne devait pas exister dans ces vieux bâtiments du neuvième, pourtant au mobilier tout neuf. Il répétait dans sa tête, machinalement, des phrases sans queue ni tête.

« Je m’appelle Marc Péron. J’ai douze ans d’expérience.
J’ai fait toute ma carrière en sociétés de service.
Au cours de laquelle j’ai évolué dans des postes clés.
Je suis Chef de projet en Maîtrise d’Ouvrage.
Ces cinq dernières années, j’ai acquis l’expertise du métier du crédit
et de la conduite de projets.
J’ai été amené à effectuer toutes les tâches qui incombent à la Maîtrise d’Ouvrage.
Mes qualités ?
Rigueur, autonomie, écoute, bon relationnel, adaptabilité et qualités rédactionnelles.
Si vous le souhaitez je peux vous détailler une ou plusieurs expériences en particulier.
Je m’appelle Marc Péron. J’ai douze ans d’expérience.
J’ai fait toute ma carrière… »

– Tout va bien se passer, Marc. Je connais très bien madame Gimenez. En deux ans sur ce compte, elle ne m’a jamais recalé quelqu’un.

Jean-François masquait sa nervosité, épinglant de nouveau son sourire à ses oreilles. Marc, lui, était moins doué. Sa crispation lui donnait un air niais, s’accrochant à son texte, consciencieusement, et en silence.

« Je m’appelle Marc Péron. J’ai douze ans d’expérience… »

Le commercial continuait de faire impression, la main sur le bras de son poulain.

– Ça reste entre nous, mais je crois qu’elle… hum, m’aime bien, quoi ! dit-il, avec un clin d’œil complice.
– Ah ! s’exclama le candidat, retirant aussitôt son bras par réflexe.

« Je m’appelle Marc Péron. J’ai douze ans d’expérience… heu… »

– D’après Julien, t’es plutôt à l’aise en entretien, poursuivit Jean-François d’une voix inquiète. Tu m’as l’air tendu, là. Ça va aller, tu crois ?
– Oui… heu, tout à fait, répondit Marc, surjouant l’assurance. Hum… J’ai l’habitude, tu penses, heu… Jean-François.

« Je m’appelle Marc Péron. J’ai… heu… »

– Ah, je l’entends qui vient, dit le commercial, épongeant vite fait son front transpirant.

Marc était soudain paniqué. Il regrettait déjà d’être là. Il se leva en même temps que Jean-François, la peur au ventre, quand elle fit son entrée.

Elle était petite, plutôt tassée, dans une jupe et un chemisier assortis à son air sombre qui lui donnait une quarantaine d’années.

– Excusez-moi, monsieur… heu… Var… zinski, c’est ça ? dit-elle en lui tendant la main avant de se raviser. Oh ! Il est vrai que l’on s’est déjà salués.
– Oui, c’est ça, répondit le commercial, arborant un sourire qui se voulait irrésistible. Jean-François Szwarzinski, précisa-t-il, accentuant sur le S, histoire de réhabiliter son nom.
– Encore un problème de production qui nous tombe dessus au mauvais moment, poursuivit-elle, comme s’il n’avait rien dit. À croire que je dois tout faire dans cette équipe. Bien, monsieur Zarvinski, reprit-elle en le dévisageant, à nous ! On s’est déjà entretenus, il me semble. Votre tête me dit quelque chose.
– Oui, c’est moi qui vous ai présenté Jasmine, il y a trois mois. Vous vous souvenez ? dit-il en rougissant.
– Ah oui ! … Jasmine, bien sûr. Suis-je bête ! Donc, vous m’amenez un chef de projet confirmé, c’est bien cela ?
– Tout à fait, répondit Jean-François, quelque peu décontenancé. Je vous présente Marc Péron, notre chef de projet senior qui devrait répondre sans aucun doute… hum, à votre appel d’offres.
– Je l’espère, dit-elle en déshabillant furtivement du regard le candidat, le pantalon et les manches de chemise manifestement trop courts. Il nous faut quelqu’un qui rentre dans le moule rapidement. Les projets s’accumulent et tout le monde est débordé dans l’équipe. Asseyez-vous, je vous en prie.

Les deux hommes s’exécutèrent, secoués d’entrée par ce flot de paroles. Marc cherchait à retrouver son texte qui semblait s’être noyé dedans.

« Je m’appelle Marc Péron. J’ai… heu… ça fait comment après ? Merde ! … J’ai, heu… un porte-clé… heu, n’importe quoi ! Un poste clé en chef de projet… Ah oui ! J’ai douze ans d’expérience… Heu… Putain ! ça fait comment après ? »

– Je suis Bénédicte Gimenez, responsable Maîtrise d’Ouvrage, domaine Recouvrement Crédit conso, commença-t-elle en guise de présentation lapidaire.

Puis, sortant de la chemise bleue quelques feuillets, elle poursuivit.

– Bien ! J’ai parcouru votre CV et il m’a l’air… très… heu… intéressant, finit-elle par dire avec une moue dubitative. Le mieux c’est que vous vous présentiez, si vous voulez bien.

Marc n’écoutait pas, il cherchait toujours ses mots, en vain. Au bout de quelques secondes, Bénédicte s’impatienta, le regard happé par les manches de veste de son interlocuteur.

– Je vous écoute !
– Heu, oui, bredouilla Marc, comme si elle venait de le réveiller. Je m’appelle Marc Péron. J’ai douze ans d’expérience… heu…

C’était la seule chose dont il était sûr désormais. Marc se sentait déstabilisé comme un débutant sur scène, incapable d’improviser quoi que ce soit. Il jeta un œil sur le CV, posé devant la cliente, parvenant à le lire à l’envers. Il se saisit alors de chaque mot comme une bouée de sauvetage dans le naufrage qui s’annonçait, s’accrochant à des titres, des dates, sans verbe, incompréhensible. Cela lui rappela l’oral de français, au bac, où il avait séché sur l’œuvre de Racine.

– J’ai… le recueil des besoins, euh… le Cetelem… l’assistance à Maîtrise d’Ouvrage, qui lui incombe… il murmurait désormais.
– Pardon ? Vous pouvez parler plus fort ? demanda Bénédicte, tendant l’oreille.
– Oui, c’est ça ! s’exclama Marc. J’ai été amené à effectuer toutes les tâches qui incombent à la Maîtrise d’Ouvrage.

La phrase avait émergé de sa mémoire telle une bouteille en mer avec le reste du message dedans. Sans respirer, il but son texte comme un mort de soif.

– Rédiger l’expression du besoin, valider les spécifications fonctionnelles, préparer et exécuter la phase de recette, accompagner la conduite du changement, assurer le support auprès des clients, mes qualités ? rigueur, autonomie, adaptabilité, bon relationnel, écoute, qualités rédactionnelles, si vous le souhaitez je peux vous détailler une ou plusieurs expériences en particulier.

Voyant sa cliente éberluée devant cet inventaire à la Prévert, Jean-François l’interrompit afin de recadrer sa présentation.

– Oui, justement Marc, peux-tu nous parler de ta dernière mission au Cetelem qui cadre tout à fait avec la demande de madame Gimenez ? … Hein ?

Ses yeux semblaient l’implorer. Marc reprit son rôle, d’un ton très assuré.

– Oui, tout à fait… Jean-François !
– Je vous écoute, lâcha Bénédicte, soufflant profondément, l’air sceptique.

Marc prit une longue inspiration et revint sur la scène pour un second acte. Les yeux toujours rivés sur son CV, il se mit à improviser, comme ça lui vint, avec une décontraction retrouvée.

– C’était vraiment sympa. Bonne équipe, bonne ambiance… de travail, je veux dire. Heu… Avec les collègues on a pas mal été dans le besoin. Heu… Je veux dire dans la rédaction du besoin.

Marc souriait en entendant ses mots derrière lesquels il imaginait un tout autre environnement, plus social, dans lequel il avait toujours baigné, comme les colos ou les centres aérés. Il s’appropriait chaque mot, chaque fonction sans complexe, brodant au fil des grimaces de son interlocutrice.

– Moi j’étais plus dans l’animation, vous voyez… de… de comités !
– Vous avez assuré des comités de pilotage ? demanda Bénédicte, cherchant tant bien que mal à se raccrocher à quelque chose.
– C’est c’la oui ! répondit-il sur un ton distingué.

Il avait retrouvé le goût de la scène, cherchant encore à peaufiner son personnage. Il se laissa même aller à un humour qui, ici, ne pouvait pas passer. C’était plus fort que lui.

– J’avais mon permis, haha ! … hum… enfin la permission de mon chef… enfin, j’veux dire…
– Marc a pris en charge un projet pilote réglementaire, intervint le commercial, volant à sa rescousse, sur l’éco-prêt à taux zéro qui a permis au Cetelem d’être le premier sur le marché. Sa rigueur et sa flexibilité y ont été très appréciées par ses responsables, vous savez.
– Le Cetelem, bien sûr ! s’agaça la cliente à l’évocation peu flatteuse des résultats de son principal concurrent. Et chez Sofinco ? je lis que vous avez également mené des projets stratégiques sur le crédit à la consommation. Racontez-moi plutôt !

Marc commençait réellement à douter de ses capacités d’improvisation dans ce domaine, cela devenait trop dur sans vocabulaire, il se contenta de lâcher, désabusé :

– Bah… j’y ai été aussi pilote.
– Pilote, ben voyons ! s’exaspéra Bénédicte, convaincue qu’il se moquait d’elle. C’est tout ?

Marc restait muet, sec comme à l’oral de français. Il avait capitulé. Le commercial ne savait plus comment rebondir, décomposé. Bénédicte était consternée devant la désinvolture de ce candidat.

– Je vais être directe avec vous, commença-t-elle ainsi, le CV de Marc entre les mains, le tournant et le retournant avec dédain. Je ne sais si vous êtes aussi brillant dans vos fonctions que je le lis ici, mais à l’oral vous présentez des lacunes évidentes. Nous recherchons des personnes qui savent s’exprimer clairement, être concises, synthétiques lors des prises de paroles dans les comités qu’il s’agira d’animer. C’est primordial dans notre métier. Mais là, laissez-moi vous dire, lâcha-t-elle sans ménagement, marquant une pause…

c’est un peu court jeune homme !

Que ne venait-elle pas de lui souffler ! La réplique qui devait tout déclencher. Il connaissait la tirade par cœur. Il se revoyait au théâtre, durant des heures, la réciter, et même la parodier jusqu’à agacer ses partenaires et son metteur en scène. Comme une évidence, ce CV qu’elle regardait avec déconsidération comme un nez mol et ballant au milieu de sa figuration, allait devenir l’objet d’une improvisation de haut vol qu’il préparait déjà dans sa tête, folle. Au diable cette comédie, tous ses mots incompris, il allait leur redonner vie. Il sourit, prit sa respiration et devint Cyrano-Savinien-Hercule de Bergerac et rien d’autre, s’adressant désormais à la vicomtesse Gimenez.

– On pouvait dire, je sais, bien des choses en somme, récita-t-il machinalement… En variant le ton, par exemple, tenez !

Il se leva d’un bond, s’empara du CV des mains de la cliente, réfléchit un instant et se lança, la voix haute et claire, et le geste ample, de sa main libre.

– Décisif : « Moi Madame si j’avais un tel CV, il faudrait sur le champ que je l’embauchasse. »

Bénédicte ouvrit de grands yeux de stupéfaction, Jean-François en tomba presque de sa chaise.

– Bienveillant : « Vous ne trouverez pas mieux hélas, pour animer vos comités en diplomate ! »
– Mais enfin ! tenta d’intervenir le commercial, se levant à son tour.

Marc, une tête de plus que lui, le convint d’un mouvement de sourcils de se rasseoir puis reprit la déclamation de son CV en vers et contre tous. Il s’empara de l’espace. Le décor avait changé, la pièce et le public aussi. Jean-François et Bénédicte restaient scotchés au fond de leurs chaises, n’osant plus bouger.

– Descriptif : « C’est des blocs, c’est des titres, c’est des dates… que dis-je c’est des dates, c’est douze ans de ma vie ! »

Il s’approcha de la responsable, gênée.

– Curieux : « Racontez-moi cette expérience-ci. Au Cetelem, Madame, ou bien chez Sofinco ?»
– Pro : « Aimez-vous à ce point ce boulot, que professionnell’ment vous vous préoccupâtes de vendre ce savoir à de multiples boîtes ? »
– Évident : « Ça, madame, lorsque vous le lisez, la rigueur du travail ressort-elle du CV… sans que mon cher voisin n’ait à vous le souffler ? »

Il regagna doucement sa place, toujours debout mais sans lâcher le regard de Bénédicte, impressionnée par l’aisance et la prestance du comédien.

– Prévenant : « Gardez-vous, votre choix entraîné par un profil mieux fait, de tomber sur pas d’bol ! »
– Tendre : « À qui d’autre donneriez-vous ce rôle, sans que vos yeux ne voient ses qualités de cœur ? »

Bénédicte se sentit rougir sous le regard pénétrant de Marc qui revint tout sourire vers le commercial en nage dans son costume.

– Pédant : « Cet animal, l’assistant extérieur, qu’on appelle prestataire de services, à l’ancienne, il usait le nom de péripatéticienne. »

Jean-François, se sentant insulté, se leva d’un bond pour mettre un terme à ce numéro grotesque mais Marc le rassit aussitôt, la main sur l’épaule.

– Cavalier : « Quoi, l’ami, ce ton vous incommode ? Restez donc bien assis, j’en réécris les codes ! »

Bénédicte échangea un regard de compassion avec le pauvre homme. Marc enchaîna.

– Emphatique : « Quel parcours peut, magistral CV, t’arriver à hauteur, excepté l’Odyssée ? »
– Dramatique : « On se le déchire partout en France ! »
– Admiratif : « Pour un tel profil, quelle prestance ! »

La responsable sourit, acquiesçant inconsciemment les propos.

– Lyrique : « Est-ce un poème, êtes-vous Apollon ? »
– Naïf : « Ce testament, quand l’exécute-t-on ? »

Bénédicte ne put retenir son rire, jetant un regard désolé vers le commercial que Marc interpella.

– Respectueux : « Souffrez monsieur, que je vous gêne. C’est là ce qui s’appelle avoir l’art de la scène ! »

Puis, avec un accent paysan bien imité, il ajouta :

– Campagnard : « Hé, ardé ! c’est-y un CV ? hein ! C’est queuqu’feuille de laitue ou ben queuqu’palmier nain ! »

Bénédicte éclata une nouvelle fois de rire, ignorant le commercial désabusé par cette comédie.

– Militaire : « Pointez contre plaisanterie ! »
– Pratique : « Voulez-vous le mettre en loterie ? Assurément, Madame, ce sera le gros lot ! »
– Enfin, parodiant Pyrame en un sanglot…

Il marqua une pause, cherchant ses mots, histoire de finir sans fausse note, brandissant le CV.

– Ah, voici le buvard qui de l’encre de son maître s’est souillé lâchement ; il en rougit le traitre ! »

Le ton de sa voix devint plus solennel, la suite plus personnelle, comme s’il s’avouait à lui-même n’avoir pas su relever le défi que lui avait lancé son ami.

– Voilà ce qu’à peu près, oh, je vous aurais dit, si j’avais eu ce peu de lettres et d’esprit. Mais d’esprit, ô le plus lamentable des êtres, j’en usai même pas un atome, et de lettres vous ne vîtes que les trois qui forment le mot : sot !

Marc se rassit calmement, souriant, l’envie presque de saluer, fier de lui assurément. Quelle improvisation ! S’il n’aura pas le poste, il aura eu au moins une répétition.

Julien avait tort, cela ne pouvait pas marcher, on ne s’improvise pas un rôle sans en connaître chaque trait.

Bénédicte tenta de retrouver ses esprits et son rôle à elle de responsable d’équipe qui menait un entretien parti à vau-l’eau.

– Bien bien … hou ! … On peut dire que vous êtes un sacré numéro ! … Votre présentation n’est pas… piquée des vers, osa-t-elle ajouter en souriant de son jeu de mots. C’est le cas de le dire. Je viens de vivre une expérience unique en son genre. J’ai noté votre capacité, certes, à vous exprimer à l’oral, merci pour la leçon, mais je ne suis pas sûre que ce soit ce que nous recherchons. Des comiques nous en avons déjà chez nous, croyez-moi. Et nos projets ne sont pas des pièces de théâtre, et encore moins ce genre de simulacre, aussi bien joué soit-il.

Jean-François ne savait plus quelle posture prendre, il tenta d’intervenir, confus.

– Oui… euh… c’est effectivement nouveau pour moi aussi. Je crois que Marc a été piqué au vif par votre remarque. Mais… hum… Sachez que ses compétences, que nous pouvons reprendre plus classiquement…
– Écoutez, l’interrompit aussitôt Bénédicte, je ne pense pas qu’il soit nécessaire de poursuivre. Heu… Je vois deux autres candidats cet après-midi, qui, eux, ont une formation d’ingénieur. Ce qui n’est pas négligeable d’ailleurs, poursuivit-elle embarrassée.

Elle scrutait le CV que Marc avait reposé sur la table, cherchant des arguments pour clore l’entretien et passer au suivant. Elle s’adressa à lui directement, prenant alors un air dénigrant.

– Il me semble que vous n’êtes que… bac plus deux… Oui, c’est ça ! Vous n’avez jamais envisagé de poursuivre vos études, au delà ?

Marc, sûr de lui, bien installé dans son rôle, répliqua du tac au tac.

– Fallait-il que je fasse oh ! … Énarque d’école, pour avoir grâce à vos yeux, et le rôle ?
– Le rôle ? Vous voilà reparti dans vos rimes de Rostand. Oh ! s’exclama-t-elle soudain, répétant la phrase dans sa tête, en comptant, elle venait de faire un alexandrin.
– Oui, précisa Marc, ne jouons-nous pas tous un rôle, ici présent ?
– Je ne vois vraiment pas ce que vous voulez dire, s’agaça la cliente, à court d’argument. Cessons cette comédie, j’n’ai plus envie de… Han !

Elle n’osa terminer sa phrase. Elle rimait malgré elle. Marc poursuivit sa démonstration en se tournant vers Jean-François.

– Qui joue la comédie, ici ? Moi en apparence, c’est vrai… Mais dans le fond, qu’en savez-vous, sans me prendre à l’essai ? Et vous, engoncés dans vos costumes pré-taillés, que valez-vous au delà des effets de votre sérieux habillé ?

Il prit alors à partie Bénédicte, la voix sincère, amicale, sans la quitter des yeux.

– Avoir l’esprit habile, l’adapter en toutes circonstances, n’est-il pas une qualité avant d’être une performance ? Vous allez voir deux autres candidats, dites-vous… Souvenez-vous bien au moment de votre choix, lequel aura le moins joué la comédie de nous trois. Méfiez-vous des codes qui masquent la vérité. Les transgresser vous expose à bien plus de transparence que vous ne croyez.

Marc venait de faire mouche. « À la fin de l’envoi je touche ». Bénédicte était tombée sous son charme, la pointe de sa verve au cœur.

– Bien… euh… je crois que nous allons en rester là, dit-elle pour conclure le débat.

Elle se leva, perturbée, titubant légèrement sous ses pas, comme si elle avait trop bu.

– Je vous raccompagne… Suivez-moi, c’est par là !

Elle se mit à compter avec ses doigts, c’était clair, il l’avait possédée. Marc et Jean-François la suivirent, légèrement en retrait. Ce dernier ne put s’empêcher d’exprimer le dépit de sa pensée.

– Lui balancer le CV à la figure, quel… grotesque !
– Mais quel geste !

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2 commentaires pour Le double, deuxième scène

  1. Phédrienne dit :

    Dites donc, quelle verve ! C’est bien vu et très drôle, bravo !

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