Dans la nature…

Mathilde se remarie !                                 Épisode 9  / 15

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Mathilde, 29 ans, mariée, fidèle, rêve toujours de prince charmant, de robe de princesse, nostalgique du plus beau jour de sa vie, dix ans déjà !
Sandrine, meilleure amie de Mathilde, 33 ans, l’âge du Christ, mais rien à foutre, pas croyante, le mariage, très peu pour elle, célibataire, hédoniste de nature, aime faire la fête, danser, boire un p’tit coup, ou deux, et transgresser les codes dès qu’elle peut.
Catherine, Cathy pour les intimes, collègue de Mathilde, 38 ans et toujours célibataire, à fond sur Meetic, rêve de mariage en grand avec une robe blanche, elle y croit !
Lætitia, chef de Mathilde, 45 ans, divorcée, deux enfants, terminé pour elle les mecs qui ne s’assument pas et jouer leur mère au foyer, elle veut voyager et s’éclater, profiter de la vie, quoi !
Joëlle, mère de Mathilde, 57 ans, veuve depuis cinq ans, elle a fait son deuil, mais les hommes, le mariage, c’est de l’histoire ancienne.

Le jour s’étirait au fil des kilomètres avalés par le Range Rover rouge au toit crème.

Depuis une heure, le 4×4 ne cesse de balloter les corps enchevêtrés à l’arrière. Mathilde, blottie comme un chaton contre le ventre de sa maman, deux vestes sur le dos, dort à poings fermés. Joëlle, dont la tête tape contre la vitre à chaque virage, rouvre et referme les yeux tels des warnings d’un sommeil impossible. Cathy a trouvé un confort appréciable sur une fesse en travers de sa collègue, se relevant de temps à autre pour ne pas vomir. Sandrine, elle, n’a pas dit un mot depuis près de cinq heures qu’elles roulent, perdue dans ses pensées qui se fondent dans un paysage changeant défilant à vive allure. Elle se tient à la poignée du passager avant pour ne pas basculer côté conducteur où Lætitia, imperturbable, le pied sur l’accélérateur, l’autre sur le frein, les yeux tantôt dans les rétros tantôt droit devant, fume clope sur clope pour ne pas s’endormir, la vitre toujours entrouverte.

Le moteur a cessé ses vibrations. Des cheveux en bataille surgissent entre les sièges avant.

— Pourquoi on s’arrête ? demande Cathy.

Lætitia, des cernes effroyables sous les yeux, jette son mégot par la fenêtre et ouvre en grand sa portière, comme une libération. « Whouaaa ! »

— On sort se dégourdir les jambes, les filles. À deux kilomètres, c’est la frontière.
— On est déjà en Italie ?
— La Suisse, ma petite Cathy. Poste frontière de Vallorbe. On passait toujours par là avec mes parents quand on allait voir mon grand-père.
— Il est suisse ?
— Il était, rectifie Lætitia en sortant du 4×4. Allez, dehors, les filles ! Il va falloir s’apprêter.

Sandrine ouvre à son tour sa portière et étire ses jambes à l’extérieur, dans un cri de lionne qui renforce son tempérament sauvage. Joëlle et Mathilde sortent en bâillant, amorphes.

— Houuu ! mais il fait froid ici, se plaint la fille. Qu’est-ce qui se passe ? On est où ?
— En Suisse, il paraît, répond aussitôt Cathy qui la suit.
— On fait une pause de vingt minutes, ajoute la chef de la bande. Le temps de se recoiffer et d’être présentables au contrôle.
—  Mais pourquoi on passe par la Suisse ? s’étonne Sandrine. C’est risqué, et s’ils nous demandent d’ouvrir le coffre ?
— Je sais, mais comme disait mon grand-père :

Ce pays renferme dans ses coffres autant de cadavres que d’argent exilés !

— Attends, vient de comprendre Sandrine, parce que tu comptes l’enterrer là ?
— Dans le mille. Ici, tous les secrets sont bien gardés, crois-moi !

Voilà que Mathilde se remet à pleurer.

— Paul ! Bouuuh !
— Ah, non ! Tu ne vas pas  remettre ça, l’arrête de suite Lætitia, sur les nerfs. Allez, au maquillage ! On s’apprête comme si on allait au bureau. J’ai emmené tout ce qu’il faut.

Une demi-heure plus tard. Poste frontière de Vallorbe.

— « Le Creux », lit à voix haute Cathy sur une pancarte. Ça porte bien son nom, ça me rappelle la Creuse.
— Pour être dans la nature, on est dans la nature ! confirme Sandrine, en pure Parisienne.

Un douanier s’approche du véhicule stoppé à une barrière. S’adressant à la conductrice avec un accent bien caricatural comme on n’en fait plus dans ce pays :

— Booonjouuur madaaame. Veuillez vous raaanger iciii, j’vous priiie !

C’est un jeune homme d’une trentaine d’années, l’air un peu coincé, en juge Lætitia au premier abord.

— Vous alleeez où, j’vous priiiie ? V’z’êtes en weeeek-ennnd ?
— On va àaaaa… Lausanne. Euh… On bosse toutes là-bas. Je fais du covoiturage.
— Ah ! C’est bieeen çaaa, de penser à l’envirooonnemeeent ! Vous n’avez rieeen à déclareeer j’suppoooose.
— Aucune arme illicite monsieur le douanier, lâche Lætitia avec sa voix la plus sensuelle, tout en jouant du décolleté, préparé à cette occasion.  À ma connaissance.

Le jeune homme n’est pas insensible aux charmes palpables de cette quarantenaire.

— Me v’laaa rassurééé, plaisante-t-il en retour. Pouvez-vouus juste m’ouvrir le coooffre, j’vous prie ? Siiimple routiiiine.

Un vent de panique balaye l’arrière de la voiture. Lætitia tente de calmer Mathilde et Cathy aussi blanches que des souris dans un laboratoire.

— Qu’est-ce tu comptes  faire ?
— On se calme, les filles. Bougez pas ! … Pas de panique ! Pas de panique ! … Passe-moi mon sac à main qui est sur la plage arrière.
— Mais… tu ne vas pas…
— Tais-toi, bon sang, Cathy, tu vas attirer l’attention. Passe-moi ce sac, bordel !
— Oui oui…

En sortant, Lætitia appuie discrètement sur le bouton de verrouillage automatique des portières. Elle retrouve le douanier, déjà derrière le 4×4, et fait acte d’ouvrir le coffre, logiquement verrouillé.

— Ah, je n’ai jamais su comment on ouvre ce fichu coffre. C’est tout mon mari ça. Il voulait un Range Rover. J’ai horreur de ces bagnoles. En plus, ça pollue, si vous saviez !
— Oh ouiii! Moi, j’suis comme vouuus, très sensiiiible à la pollutiooon d’ces voituuures. On en voit d’plus en plus par iciiiii. Moi, j’ai un Raleigh Dover 40 !
— Désolé, mais j’y connais rien en bagnole !
— C’est un vélooo électriiiique ! Ah ah ! J’vous ai bieeen euuue. Avec ça j’polluuuue rieeen et en plus j’fais du spooort !
— Ah! D’accord. C’est génial ! s’exclame la conductrice, tentant de jouer la montre avec le Suisse. Comment vous dites ?

— Raleigh Dover 40. C’est le tooop, j’vous assuuuure ! 

Lætitia feint d’ouvrir le coffre une nouvelle fois.

— Décidément, ça a l’air coincé.
— Laisseeez moi faiiire !

Le douanier tente la manœuvre à son tour. En vain.

— On dirait qu’c’est bien verrouillééé. Vous pouveeez donner un coup de clééé pour forcer le machiiin ?

La conductrice s’exécute en appuyant consciemment sur le bouton inverse, histoire de faire entendre un clic. L’homme retente d’ouvrir le coffre, logiquement sans succès.

— C’est un mooonde, ces engins-làààà ! s’agace-t-il.

Lætitia prie dans son for intérieur pour qu’il abandonne, la main tremblante dans son sac. Quand un fait inattendu vient perturber le contrôle en cours. Un bip discontinu provenant d’une énorme montre à son poignet.

— Ah ! Il est neuf heuuures ! C’est le momeeent de la relèèève. Bon alleeez, vous pouvez  circuleeeer… Ça iraaa pour cette foiiis !
— Merci, merci, Monsieur ! expire Lætitia, dans un soulagement sans commune mesure. Ça a été un réel plaisir de vous connaître. Dès que je rentre, comptez sur moi pour étudier votre vélo électrique là… Le Roller Dove, vous dîtes ?

Raleigh Doveeeer 40. Un petit bijouuu dans les montééées ! lâche-t-il, tout content.

Les filles à l’arrière, à deux doigts de la syncope, le remercient de gestes et sourires affectueux comme s’il venait de leur sauver la vie.

— Merci encore ! répète la conductrice, à nouveau au volant. Au revoir !
— Au revoiiir ! et bon couraaage !
— Il en faut, croyez-moi, il en faut !

Le 4×4 démarre en trombe, lâchant une fumée épaisse nauséabonde en plein dans le visage du brigadier. Cathy, la première, pose la question qui taraude les autres.

— Tu ne comptais pas le… ?
— Je ne sais pas, je ne sais plus, se contente de répondre l’intéressée, soufflant et ouvrant la vitre pour respirer. On se tire d’ici.
— À cinq minutes près, on allait savoir, lâche Sandrine qui semble avoir sa petite idée.
— C’est derrière nous, conclut Lætitia. On fait une halte après Lausanne, on prend un petit déj’ et on avise pour la suite. Je suis morte. J’ai besoin d’un double café moi, je tiens plus !

Qui pourra prendre la relève pour la conduite ?

Personne ne répond. La chef les interroge du regard, Sandrine la première.

— J’ai pas le permis !
— Ah bon ?
— Qu’est-ce que tu veux que j’en fasse à Paris. J’ai le Vélib’, le métro et le taxi. Pour l’étranger je prends le train ou l’avion. Je vois pas où est le problème ?
— Ça va, ça va ! Et toi Cathy ?
— Ben, j’ai bien essayé. Huit fois, même. Mais ils n’ont jamais voulu me le donner. Pourtant c’était pas de ma faute, la dernière fois…
— C’est bon, c’est bon ! Mathilde ?
— Moi je l’ai. Mais j’ai jamais reconduit depuis le jour où on me l’a donné. Paul, il disait…

Là voilà qui se remet à chialer, désespérant encore plus Lætitia. Pitié ! Joëlle prend sa fille dans ses bras, une habitude depuis qu’elles sont parties.

— Ma chérie… Chuuu… Je prendrai la relève, Lætitia. Ça me reviendra bien en roulant.
— Tu parles d’une génération d’indépendantes !  se désole la conductrice, anéantie.
— Pourquoi tu dis ça ? ose demander Cathy.
— Parce que la bagnole, dans l’histoire de la lutte des femmes, c’est un acquis les filles ! … Mettez-vous ça dans le crâne !

Laissez jamais un mec conduire à votre place, putain !

Lætitia est sur les nerfs. Elle roule aussi vite qu’elle voudrait que cette cavale se termine. Personne ne bronche derrière, ni devant.


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Un commentaire pour Dans la nature…

  1. Zezette dit :

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